mercredi 24 décembre 2008

Créatures 1 / Vampires : les Prédateurs












































LES PREDATEURS





Séduisante et richissime bourgeoise new-yorkaise, Myriam Blaylock dissimule derrière sa respectabilité une nature vampirique et immortelle. Traversant les siècles, oisive et inchangée, la belle se heurte cependant régulièrement au même dilemne : voir ses compagnons successifs s'éteindre et l'abandonner. C'est désormais le tour de John, son partenaire depuis plus de 300 ans ; il est soudainement frappé d'un vieillissement accèléré et inéluctable. Ni l'amour ni le pouvoir de Myriam, ni les recherches scientifiques modernes ne peuvent contrecarrer le destin ! John, réduit à l'état d'un cadavre mort-vivant, rejoint bientôt les dépouilles de ses prédécesseurs dans le grenier de la grande demeure. Myriam a déjà trouvé sa "remplaçante" : Sarah, une jeune généticienne, tombe effectivement dans ses filets. Séduite et initiée, la jeune femme boit le sang de Myriam qui la contamine ; elle ne tarde plus à découvrir les effêts de sa nouvelle condition ... Vampirisée malgré elle, Sarah repousse la monstresse qui l'a choisie et piègée et elle tente de se suicider. Son geste réveille les spectres du grenier ; les cadavres zombifiés des anciennes amours surgissent, revanchards, et encerclent Myriam. Dans sa tentative de fuite, celle-ci est victime d'une chute fatale ; elle agonise et finit par tomber en poussière. A leur tour, ses restes seront désormais condamnés à hurler à jamais une mort éternelle tandis que Sarah perpétuera la malédiction du vampire ...


1983 : Frère de Ridley, Tony Scott se fait connaître en s'essayant à son tour à la réalisation cinématographique ; son ainé s'est déjà brillament illustré en la matière (à l'époque, "Alien" et "Blade Runner" ont déjà marqué le 7ème art !)

"Les Prédateurs" a la sincérité, la personnalité ... et les maladresses des premières oeuvres.

Hybride clinquant, chic et choc, totalement représentatif des années 80, le film, sorte de conte gothique bati sur une distribution aussi prestigieuse qu'alléchante (rien moins que Catherine Deneuve, David Bowie et Susan Sarandon !) et sur une réputation sulfureuse quelque peu abusive (Du sang, du sexe et des tripatouillages lesbiens ...! En fait, vraiment pas de quoi s'offusquer !), se révèle plutôt un exercice de style lent, mélancolique et poseur ...


























Atypique, "Les Prédateurs" conjugue l'aspect et le savoir faire d'une grosse production (des acteurs réputés, une photographie et une direction artistique plus que lèchées, des effêts spéciaux et un argument de film d'horreur ...) à un traitement ouvertement anti-commercial : dépourvue d'action, l'oeuvre refuse en effêt un spectaculaire trop attendu tout comme les clichés du genre au profit d'une atmosphère délibérément onirique, hyper travaillée et très (trop ?) "arty" et d'une dimension davantage psychologique et "auteurisante"...Voilages, colombes, lumières tamisées, marbres, tentures, voilettes, violon et piano classiques supplantent donc ici les canines écumantes ou les ruissellements sanglants !
Car, si c'est bien de vampires qu'il est question, le mythe est totalement réintreprété, revu et corrigé, et finalement envisagé d'un oeil quasi existentialiste.

Rapidement plantée, l'habituelle chasse à l'homme mise en images efficaces dès le générique, se voit bien vite remplacée par des problématiques autrement plus inattendues, plus humaines et plus profondes : la perte de l'être cher et les affres de l'éternité ...
L'inquiétude et la fatalité de ces vampires là ne résident plus dans l'assouvissement obligé d'appétits monstrueux et antropophages ni dans une lutte rebattue entre le Mal et le Bien, mais dans la solitude et l'angoisse de l'immortalité.
Ainsi Myriam, créature originelle vieille de milliers d'années, est-elle sans cesse confrontée à la douleur et au mensonge : elle promet l'union et la vie éternelle à ses compagnons alors qu'ils sont voués à long terme à la décrépitude physique et à l'horreur d'une mort "vivante" ; Réduits à l'état de cadavres, les monstres immobilisés et conservés dans leurs caisses n'en demeurent pas moins conscients ... La condition vampirique s'inscrit alors dans une nouvelle configuration nettement plus sordide : la mort pour l'éternité !

Et la faim de sang est en fin de compte dépassée par le besoin vital d'une présence, par la quète obligatoire d'un nouveau compagnon de solitude.
Seuls, évidemment différents et bien mélancoliques, les vampires de Tony Scott n'ont plus l'agressivité ni le mordant de leurs illustres ancêtres. Ils n'utilisent d'ailleurs pas leurs dents pour pomper le sang à la gorge de leurs victimes mais de gracieux petits poignards antiques montés en pendentifs.
De la même manière, les clichés du folklore vampirique ne trouvent ici aucun écho !
Ni pieux, ni cimetières, pas de crypte ni de gousses d'ail, nulle crainte de la lumière et aucune absence de reflet ; nulle dimension démoniaque et païenne ...
Créatures "autres", témoins aristocratiques des temps passés, les monstres aborent l'élégance et l'oisiveté de richissimes rentiers trompant l'ennui de l'immortalité au creux d'une demeure tenant autant du musée et du labyrinthe que du mausolée ; ils jouent Bach et Schubert au salon avant de feindre l'échangisme dans des clubs new-wave dans les ténèbres desquels ils trouveront aisément de quoi épancher leur finalement si banale soif de sang.

Le choix éclairé des acteurs épouse complètement le dépoussièrage mythologique ; la blondeur et la beauté glaçante et vénéneuse du duo Deneuve-Bowie impose un glamour plus contemporain.
Icônes et d'ors et déjà monstres sacrés, les interprètes n'ont finalement qu'à paraitre, cintrés dans leurs atours de gravures de mode, qu'à sourire énigmatiquement et à fumer sagement de longues cigarettes pour crédibiliser l'argument fantasque et somme toute simpliste de cet étrange produit. Le film pourrait presque être réduit à ceci : une longue et surprenante publicité d'1 heure 30 à la gloire de deux stars !
















Et l'influence du clip et de la publicité s'avère effectivement flagrante. Cette esthétique, typique des eighties, mélange tout à la fois beau et vulgaire de classique et de moderne, d'artifices et de gratuité, de stylisme, de design, de bon et de mauvais gout, manièriste et putassier, magnifique et ridicule ...
Ces tentures et ces voilages sans cesse parcourus de souffles, les jeux perpétuels des ombres en motifs ornementaux, les dosages complémentaires des coloris, l'agencement des décors et la complexité des éclairages, des cadrages ... un sens omniprésent de l'artifice confinant à l'excès, associé aux expérimentations du montage, à celles de la musique et des effêts sonores, à un érotisme soft et aux chocs parcimonieux (et plus ou moins réussis) d'une horreur "climatisée". La mise en scène ostentatoire prime totalement sur une intrigue qui ne réussira pas à captiver. Là où Ridley Scott parvenait à raconter de véritables histoires tout en nous en mettant plein la vue, son frère se laisse dépasser par les enjeux formels de sa création. Ses créatures douloureuses peinent à nous interpeller...



























On ne peut cependant limiter "Les Prédateurs" à sa seule beauté un peu vaine. Si l'oeuvre ne passionne pas, elle n'en demeure pas moins plus que respectable et curieusement fascinante.
Et les affèteries de la mise en scène servent, pour finir, le propos, bien davantage que l'obligatoire recours aux maquillages et aux effêts spéciaux.
Jusqu'à son final grotesque (et son cortège de momies clopinantes !), le film avait réussi à batir une atmosphère étouffante et funèbre qui magnifiait constamment la mort ; jusque là, Tony Scott pouvait s'ennorgueillir de sapper intrigament les clichés du film d'horreur et de vampire ...
Lent sans pour autant sembler long, "Les Prédateurs" fait du temps l'un des thèmes centraux de sa trame. Eternité mortifère et figée des créatures vampiriques, promesse non tenue d'un amour plus que jamais éternel, temps compté de John qui se décrépit à toute allure, recherches de Sarah quant à l'existence et le contrôle d'un "compteur interne" ... D'une manière ou d'une autre, le leurre de l'immortalité préoccupe tous les protagonistes : Myriam doit "régulièrement" chercher de nouveaux compagnons pour meubler la vacuité de la vie éternelle ; John, rattrapé par la réalité de son (grand) age doit se résoudre à ne plus vivre que "dans la mort" ; Sarah recherche inlassablement le remède qui empêcherait le vieillissement et la corruptibilité de la chair ...
Et, ici plus que jamais, le vampire se fait littéralement un mort-vivant, la permanence d'une conscience au sein d'un corps qui n'est plus en état de répondre ... Le vieillissement galopant de David Bowie se pose comme l'horreur la plus aboutie de l'oeuvre. En une journée, et par la magie de maquillages saisissants, l'acteur passe de la physionomie d'un trentenaire à celle d'un misérable et terrifiant vieillard ! Tony Scott ne nous épargne rien : ni les cheveux partant par touffes, ni les tavelures et les rides, ni le voutement pitoyable, ni même la méchanceté d'un faciès quasi méconnaissable ... Au final, l'acteur arbore une grosse tête chauve, grimaçante, surmontant une silhouette chétive et racornie. Catherine Deneuve le soulève et s'en saisit comme elle le ferait d'une abominable poupée ; lorsqu'elle le dépose dans son cercueil, il s'est carrément uriné dessus ! ...Enfants malades aux faciès de vieilles personnes ; chimpanzé, cobaye de laboratoire, agonisant et se décomposant en quelques minutes .... La grande maladie de l'homme demeure le vieillissement ; le temps se pose comme la menace la plus fatidique.
En comparaison, dans l'atmosphère morne de la grande maison des Blaylock tout parait retiré de la vie, à jamais immobile, stérile, hors course, loin du temps qui file et de ses contingences.





Des flash-back maladroits singent la singularité de ces êtres qui ont impunément traversé les siècles : John et Myriam emperruqués au XVIIIème, Myriam en prêtresse égyptienne fouillant voracement la gorge d'un esclave noir ....

















Et si John ne peut endiguer sa brutale décrépitude, la vie n'est pas finie pour autant ! Même réduit à l'état de macchabée il continuera à vivre pour toujours. Les vampires ne connaissent aucun véritable repos ; la mort, la fin, n'est pas pour eux ...
L'héroïne vénéneuse, finalement victime de ses anciennes conquêtes et punie à son tour par les outrages retrouvés du temps, termine elle aussi comme une momie abominable, un squelette tombant en poussière . Ses hurlements aussi révoltés que stériles, assourdis par l'enfermement du cercueil où ont échoué ses débris, résonneront vainement tandis que Sarah prendra sa place.

La nuit et le néant du cercueil comme l'ultime chatiment de ces âmes damnées ... , une autre vision de l'enfer ...
Et, comme le reste, comme ces corps rattrapés par le temps, l'amour, lui aussi, vieillit et s'use.
"Pour toujours ?" questionne sans cesse un John inquiet à juste titre. Myriam le rassure mollement sans trop y croire et avec fort peu de conviction : s'il vieillit soudainement c'est peut-être surtout parce qu'elle ne l'aime plus autant, plus suffisamment ... comme tous les autres avant lui ; ceux qu'elle avait semblablement séduit, chéri puis délaissé ...
L'attrait de la nouveauté la titille et prend donc le visage de Sarah, une belle chercheuse aperçue dans une émission de télévision. Peut-être, davantage que le sang sur lequel cette doctoresse base ses recherches, pistant d'obscurs liens entre ses dégénérescences et les troubles liés au vieillissement, l'amour est-il définitivement la véritable clé de l'immortalité ? La romance se révèle heureusement amère et décalée. Myriam abandonne honteusement son (vieux) compagnon ; quelques larmes compatissantes pour accompagner l'enfermement du malheureux dans une caisse qui s'oubliera dans le grenier, et la voici d'ors et déjà toute excitée à l'idée d'avoir désormais le champ libre pour s'occuper sérieusement de celle qu'elle avait repérée et choisie. Sarah succombe logiquement, et les deux femmes passent rapidement à l'action : effeuillage, étreintes photogéniques et baisers tant trompeurs que voraces ...
Myriam attire, envoute puis initie ; c'est elle qui décide et qui mène, jetant son dévolu sur celui (ou celle) qu'elle juge digne de partager sa vie (et sa particularité) ... Finalement égoïste mais en même temps généreuse, elle contamine et transmet à sa nouvelle conquête l'éternité trompeuse de son sang. Sous ses dehors faussement "romantiques", l'histoire trace en fait un portrait au vitriol du couple, de l'amour et des relations sentimentales. La love-story sanglante par-delà les siècles et le temps est jouée sur un mode atone et foncièrement dépassionné ! Myriam utilise les autres, ment et promet l'impossible ; lorsque John la lasse, il perd d'un coup l'illusoire jeunesse que l'amour préservait ... Sarah, manipulée, préfère finalement tenter le suicide plutôt que de devenir vampire et le nouvel "animal de compagnie" de celle qui l'a littéralement vampée. Le virus qui modifie son sang et sa nature la poussera à commettre l'impensable : elle dévorera son compagnon ! ...
Le couple s'exprime alors essentiellement comme le terrain privilégié de constants rapports de force : séduction, asujetissement, dépendance, apprentissage, dévoration ou trahison ...
La dimension fantasmatique et sexuelle du vampirisme s'avère d'autant plus exacerbée qu'elle concerne des êtres dépourvus d'affect. La séduction et l'attirance physique se font les armes imparables déployées par les créatures : drague en boite de nuit, prétextes échangistes, soirées chaudes et alcoolisées ... ;
Dès la première scène "Les Prédateurs" ciblent et attirent un couple de noctambules. Myriam chevauche l'homme bêtement goguenard tandis que, dans la cuisine, la fille vulgaire s'offre à John. Baisers salivés, dépoitraillage, caresses ... et carnage ! Les vampires se repaissent à la gorge fendue de leurs proies.




Et dans cet univers où le corps n'est plus tant l'enjeu de la jouissance que celui de l'alimentation, le sexe se pose en leurre !
Après leur breakfast cannibale et l'incinération des dépouilles inutiles, Myriam et son compagnon partageront une douche "purificatrice" sous laquelle ils s'étreindront placidement. Ne mélangeons pas torchons et serviettes ; ces vampires ne s'accouplent réellement qu'entre eux !
Deneuve, belle, et plus glaçon et icône que jamais, abuse de son mystère, des toilettes et des poses.
La fameuse scène saphique s'amorce sur fonds d'allusions mélomanes et d'un chant aérien de Delibes (l'idéal et kitsch duo des fleurs de Lakmé !) ; Sarah renverse du xèrés sur sa poitrine, prélude tout indiqué pour son déshabillage ; les deux amantes s'embrassent, se retrouvent sur le baldaquin, s'aiment et se saignent gentiment.

Les baisers se révèlent constamment vénéneux : "baisers de Judas" de Myriam à John, baisers d'adieu, baisers humides (puis cannibales) amadouant les victimes, baisers mordants et contagieux qui inoculent le virus du vampirisme ... autant de variations revenant finalement au même : la dévoration (effective ou symbolique, réelle ou intérieure ...) . Tout bouffe : le temps, la vie (à deux), l'amour, la maladie (le vampirisme) ...) et nul n'échappe à la régle !

Le titre anglais : "The hunger" (la faim, les affamés ...) collait bien davantage à ce contexte ; la faim (de sang, de temps, d'amour ... ?), comme la fin, son homonyme, ne s'avouant ici jamais comblée, ni atteinte ni satisfaite ...

Les corps saignés, désincarnés, malades ou glacés tels ces statues et ces bustes antiques ornant la luxueuse demeure des Blaylock, beaux et figés comme eux, s'effriteront au final, tombant en poussière.
Le sang est bu, mélangé, répandu, contaminé ; il gicle et coule élégament. Mais les goules s'avèrent malgré tout pareilles à leurs victimes : exangues, froides et sans vie ! "Les Prédateurs" chassent, dévorent, attirent, aiment et séduisent ... tout cela sans émoi ni passion, plutôt tranquilement, méthodiquement, presque languissament. Les lits immenses palpitent de tous leurs voilages ; les créatures y sommeillent comme dans des cocons ; ces lits déterminants se font les écrins où tout se joue : la confortable (?) apathie de l'immortalité, des simulacres d'étreintes, la contamination ou l'incubation ... Ils ne sont, après tout, qu'un avant-gout de ces caisses et cercueils qui accueilleront la malédiction inéluctable de l'immobilité à l'infini, de ce "sommeil éveillé" pour l'éternité ...
Et le vampirisme se retrouve ici plus que jamais traité comme une affection : maladie, docteurs, chercheurs, hopital, examens ... , l'oeuvre décline toutes les conjugaisons de ce motif. Sensuellement transmissible, le virus modifie étrangement les données sanguines et les comportements des "élus". Le "baptême" parait rude : Susan Sarandon, contaminée, ressemble à une camée hagarde et sa période d'incubation fait fortement songer aux crises de manque d'une héroïnomane ! (d'ailleurs son bras au creux duquel Myriam a bu voluptueusement, arbore non plus les sempiternelles traces de canines mais plutôt celles des shoots d'une drug-addict !...)A l'aube des années Sida, "Les Prédateurs" jouait inconsciemment sur les thèmes dramatiques d'une épidémie on ne peut plus réelle : le sang, le sexe, la mort ...


Et la transmission, essentielle, joue les éternels recommencements ; les vampires se reproduisent par contamination. Le générique de fin boucle la boucle : Sarandon, désormais monstresse et belle et glaciale à son tour, guette avec une tranquilité féline l'aube naissante depuis son balcon. Féministe, l'oeuvre évince systématiquement ses protagonistes masculins pour mieux remplacer une "reine" par une autre. La connaissance et le pouvoir, la suprématie, la supériorité ... sont évidemment féminines ! Déifiée, icônisée, déréalisée et pourtant éternelle, la femme se révèle plus belle, plus forte, plus essentielle que jamais. Myriam étreint la dépouille moribonde de son compagnon comme une mère ; Sarah s'entoure pour finir d'une couvée d'adolescents ... : nourricière, fondatrice, première ; attentive et lointaine tout à la fois, la femme s'affirme comme l'origine, l'essence et la perpétuation des mystères originels. Il ne demeurera au final des étranges "époux" Blaylock qu'une photographie de Myriam exhumée d'un amas de chenil.

Ecrans, télévisions, caméras de surveillance et appareils photo servent constamment la réactualisation et la contemporanéïté du propos. Un cliché accidentellement pris pendant le meurtre d'une fillette, le film déroutant de l'agonie et de la décomposition accélérée d'un chimpanzé, les images de ces enfants affectés d'un virus qui les vieillit prématurément, la "rencontre" télévisuelle de Sarah ... : l'image est toujours, à plus ou moins long terme, synonyme de déclin et de mort ; elle fige, fixe, capture.
Et la réclusion et l'enfermement, symbolisées tout du long par la régularité des rectilignes qui emprisonnent constamment les personnages, s'imposent dès le début : le chanteur gothique qui ouvre le générique est représenté derrière une grille (d'ailleurs, les cloisons du club dans lequel il se produit, s'avèrent des grillages) ; le singe de laboratoire s'excite en parallèle derrière les parois de sa cage ... La vaste maison des Blaylock figure une forteresse ou un tombeau de luxe à l'intérieur duquel n'entre pas qui veut. L'ascenseur, le crématoire, les caisses, les malles du grenier ... tout évoque le cercueil et cet enfermement, finalement peu enviable, de l'immortalité. La permanence stylisée des voiles, des tissus, des rideaux et des tentures joue dans le même sens, enrobant, emprisonnant, étouffant continuellement tout et tout le monde dans une gangue aussi séduisante que fatale ...Le piège se dessine en filigranne. Piéges de l'amour et de la mort dont le vampirisme se fait la troublante et idéale métaphore. Pièges du temps et d'une immortalité finalement pas du tout enviable, d'une éternité d'horreur ! Leurres de la séduction, des promesses, des engagements ... : chants de sirènes ; le mensonge perpétuel vient constament parachever l'ensemble... Chacun des protagonistes s'inscrit dans cette irrémédiabilité du traquenard ; tantôt piègeur, tantôt piègé, parfois l'un et l'autre à la fois ... Myriam "piège" John, puis Sarah pour se retrouver finalement elle-même dans la situation (prévisible) de l' "attrapeur attrapé" (Sarah se rebellera et contrecarrera ses vues, prenant sa place au final). Conditionné (et donc là encore éminament piègé) par sa faim et sa condition terrifiantes, le vampire ne s'embarrase plus de sentiments ! Et les seconds rôles font semblablement les frais de ce qui s'avère un vénéneux (et curieusement tranquille) jeu de massacre : Alice, l'amie innocente, cette gamine voisine des Blaylock partageant leurs habitudes mélomanes, subira le pitoyable et insurmontable appétit d'un John "en fin de course" quasi-impotent ; à défaut d'avoir été son premier amant, le compagnon de Sarah ne pourra hélas plus s'ennorgueillir de l'avoir déflorée (vampiriquement vôtre ! : il sera (pour son malheur) sa "première fois". Epuisée de résister au manque entrainé par le refus de sa condition nouvelle, Sarah le saignera malgré elle !) ... Tout ceci sans évoquer bien sûr les plus "ordinaires" (et habituelles) victimes de ces "Prédateurs".Cette thématique ne recourt à nul suspens, nulle hystérie. Fidèle à l'atmosphère générale élégante et funèbre, Tony Scott joue bien davantage sur les élipses, les creux, les symboles et une sorte de torpeur que sur les ressorts spectaculaires et programmés des figures qu'il convoque ; l' Epouvante ne rejoint ici que le Drame ! La mise en scène joue perpétuellement la claustrophobie, privilégiant essentiellement les intérieurs (de surcroit toujours bardés de portes closes, de stores, de grilles, d'écueils et d'écrans ...), ces intérieurs où l'on pénètre (parfois à son corps défendant, voir la manipulation hypnotique et subliminale (dans le genre transmission de pensée) dont Myriam use pour attirer Sarah !) et dont on ne ressortira pas (ou alors mordu, vampirisé et, là encore, piègé !)



























Et le dehors, l'extérieur, ne sied pas à ces créatures finalement fragiles. Le réalisateur le traduit presque toujours comme un danger (Sarah manque de se faire écraser par un camion), un milieu hostile (il pleut ; on est sous la coupe de la suspicion ou du mépris (passants, Police, personnel hospitalier ...)) ou le décor de l'échec et de la honte (cette belle scène dans laquelle John plus que vieillissant (et assoiffé) tente de soumettre un jeune "skateur " ; le garçon, vigoureux, se débat, se défend et lui échappe. John n'a plus qu'à s'enfuir !)En dépis du présupposé (mensonger) qui feignait de célébrer l'éternité et l'immortalité des corps et des amours, rien n'est jamais durable, fiable ni intemporel. Chaque chose, chaque être est évidemment voué au changement, au déclin, à l'extinction ...

La transformation se place dans ce contexte. Nulle pupille dilatée et injectée de sang, nulle bouche déformée par le jaillissement d'un dentier aiguisé et agressif, nulle métamorphose ahurissante des vampires en chauve-souris ou en loup vindicatif ... : le vieillissement seul, et toute l'horreur de son injustice ! Là encore le cinéaste a opté pour le décalage et la tragédie : la transformation de John se révèle aussi atroce (et efficace (merci Dick Smith !)) que misérable ; plus que l'effroi, c'est bel et bien la compassion qui l'emporte alors.

Et recoupant le même thème, le scénario a l'habileté de bousculer les archétypes et de renverser les rôles : les monstres deviennent finalement proies, les victimes acquièrent le statut d'agresseur et succèdent à leurs "bourreaux"...

La tranquilité mortifère distillée par le rythme et l'atmosphère s'avère évidemment trompeuse. Les protagonistes le savent intuitivement, et la suspicion et la vigilance se font constantes : on se guette, se jauge, s'observe continuellement. Bien plus que les mots (les dialogues s'affirment plus que chiches !), c'est le regard qui prime. On scrute dans les miroirs, les reflets et les yeux de l'autre le changement, le virage, cette fin redoutée et inéluctable !

La chute est rude (et effective !) Convoquée à grand renfort d'escaliers et de rembardes, elle appuie "physiquement" l'appel vertigineux des abimes intérieurs : au final, John comme Myriam tomberont dans le vide (tous deux chutent plus ou moins spectaculairement) avant de gagner le trou noir de la mort éveillée. La chute des corps vient souligner le naufrage des "héros".

Aussi construit, logique et réfléchi dans l'agencement et le traitement de ses thématiques que dans l'aspect purement esthétique de sa mise en scène, "Les Prédateurs" décline brillamment une belle palette chromatique de teintes contrastées et complémentaires (marine et rouge, mauve et vert ...) où prédominent et rutilent les bleus et les orangés. Comme l'alternance de ses coloris extravertis chauds et froids, le travail lèché sur la photographie insiste tout du long sur l'ombre et la lumière, enluminant chaque scène d'intérieur d'effêts de toute beauté : murs et cloisons se font écrans striés, ajourés, découpés de motifs supplémentaires ; fenêtres, voilages et rideaux façonnent encore un peu plus le jeu continu sur la lumière et l'obscurité, le visible et le caché ...
De la même façon, la direction artistique continue dans la voie des oppositions en proposant des décors aussi réussis et photogéniques qu'ouvertement contraires : la demeure des "Prédateurs" affecte le luxe, le baroque et l'encombrement ; une profusion de rideaux, de tapis, de statues, de bouquets ... lui confèrent l'apparence d'un musée, d'un écrin, là où les autres environnements (l'hopital, l'appartement du début, celui de Sarah ...) optent pour l'épure, le design high-tech, la modernité et la stylisation.







La lenteur sourde du métrage joue pourtant très souvent d'un montage alterné et parfois choc et fulgurant (la scène d'ouverture, les flash-back ...), de coupures, de ruptures et d'inserts. Et, appuyés par la musique tantôt classique et mélancolique (Bach, Ravel, Schubert, Delibes ...), tantôt électronique, angoissante ou tonitruante, le découpage, le traitement et le rythme maintiennent une tension et un intéret constant.

Décalé, différent, apprèté et artificiel, "Les Prédateurs" marque cependant de sa singularité le genre "vampirique". Bien sûr, les amateurs de sensations fortes, d'horreur ou de suspens n'y trouveront pas forcément leur compte ; bien sûr, la stylisation, la langueur et l'opacité de l'oeuvre, le manque de dialogues et d'action désarçonneront ou ennuieront certains. Pareillement, son propos davantage psychologique et sa métaphysique à deux sous, cette mélancolie constante et cette théatralité pourront agacer. N'empêche, le film marque et intrigue et il en reste toujours quelque chose en mémoire. Malgré ses poses trop voyantes, ses mines vaporeuses et l'assèchement possiblement rébarbatif de sa tonalité, malgré le fait que ni l'histoire ni ses protagonistes abrupts et figés ne réussissent jamais vraiment à créer l'adhésion ni l'empathie, on ne peut nier la cohérence de ce produit foncièrement (et vainement ?) étrange : après tout, le nec plus ultra pour un film "de vampires" n'est-il pas de se révèler raide, glacé et pour tout dire exangue ?

"Les Prédateurs" trompe son monde. Son casting "3 étoiles", son argument fantastique, ses baisers lesbiens ... : tout mentait ! On se retrouve en fin de compte face à une oeuvre qui, bien que clinquante et ouvertement inscrite dans l'ésthétique de son époque s'avère pratiquement anti-commerciale. Faussement vénéneuse, plus fumeuse que véritablement inovante, curieusement creuse, dépressive et fermée, glacée comme le papier des magazines de mode qu'elle singe avec délectation, cette oeuvre hybride, inconfortablement assise à cheval entre le (faux) film de genre et le (présomptueux) film d'auteur, mérite malgré tout complètement le détour. Ne serait-ce que pour Deneuve à la fois idéale et plus glaciale et grotesque que jamais dans sa (non)composition de goule saphique égérie de Thierry Mugler, pour le nouveau "travestissement" (fort peu glamour, cette fois !) de David Bowie ou pour la toujours belle et fascinante Susan Sarandon ... Allez, laissez-vous tenter !



mercredi 3 septembre 2008

Il était une fois (10) : Le Labyrinthe de Pan


LE LABYRINTHE DE PAN


Espagne 1944.
Ofélia et sa mère enceinte rejoignent "Le Moulin", une capitainerie fasciste dont le terrible chef, récent beau-père de la fillette, veut supperviser l'accouchement de sa nouvelle épouse. Ofélia rejette d'emblée ces changements. Elle se réfugie plus que jamais dans le monde merveilleux de ses lectures fantastiques.
A côté du "Moulin" s'élèvent d'antiques et dédalesques ruines qui la fascinent immédiatement ; l'enfant ne tarde pas à découvrir qu'elles abritent les vestiges et la porte d'un monde parallèle et fabuleux : le labyrinthe magique révèle un vieux faune et des fées qui la reconnaissent pour l'une des leurs !
Mais, pour retrouver sa condition première de princesse immortelle, Ofélia doit accomplir plusieurs épreuves. La plus terrible se révèlera imprévue et éminament humaine : si elle veut parvenir à ses fins, il faudra que la petite fille affronte finalement son monstrueux beau-père.
Tandis que les résistants républicains se cachent dans la forêt, luttant désespérément contre la terreur fasciste, Ofélia fait face aux menaces et aux désillusions de son environnement comme à celles d'un monde magique au final lui aussi inquiétant.
Le faune est-il réellement digne de confiance ? La fillette a-t-elle raison de croire à ses rêves ? Et lorsque sa mère meurt en couche, que le passage magique est sur le point de s'ouvrir et que le petit frère d'Ofélia devient l'enjeu d'une ultime épreuve, ne subsiste plus que le sacrifice !
"Le Labyrinthe de Pan" est la 6ème oeuvre de Guillermo del Toro ; peut-être celle de la maturité, certainement l'une des plus personnelles et des plus touchantes du brillant cinéaste !Synthétique, lyrique, dure mais en même temps totalement merveilleuse, cette réalisation se fait la quintescence des obsessions et du talent de son créateur.
Réunissant l'inspiration "espagnole" et le contexte historico-fantastique de "L'Echine du diable", la féérie décalée et inspirée des deux "Hellboy", la violence et le graphisme de "Blade 2", le film prolonge intelligement ces oeuvres précédentes, appronfondissant et nourrissant encore tout en l'épurant la ligne directrice dessinée de plus en plus nettement au fil de ses géniales créations.
Del Toro se montre ici à la fois plus concis, plus "européen" et plus élégiaque, plus grave et plus engagé...
Planté d'entrée par un texte introductif, le contexte choisi s'annonce à-priori réaliste et historique : l'Espagne sort de la guerre civile, le régime fasciste (franquiste) gouverne le pays et les opposants, les rebelles, ces "guerilleros" affaiblis et pourchassés, se terrent dans les bois. Intimiste, le réalisateur ne nous convie pas à une reconstitution à grand spectacle ; les décors et les univers multiples de son histoire se cotoient dans le même lieu et ses personnages se font les acteurs mais surtout les symboles d'un monde en crise, exacerbé et violent.
Face à la dureté, aux remous et aux bouleversements de cet environnement fortement connoté, le Merveilleux et le paganisme mystique, presque logiques, s'affirmeront en antithèse subtile et quasiment indispensable ! Semblablement, Guillermo del Toro opposera le monde de l'Enfance et celui des adultes ; le premier s'avèrant poreux, intuitif, sensible, ouvert, plein de candeur et de magie, là où l'autre s'affrmera étroit, obtu, aveugle, engoncé dans la petitesse, la violence et la laideur ...

Et à l'Histoire, à cette période houleuse et peu reluisante, se confronteront les histoires et les contes, lus, inventés et rapidement vécus par la jeune héroïne.

L'opposition, donc.
Comme point de départ (celle des rebelles et des fascistes) mais immédiatement aussi comme langage et articulation de toute l'oeuvre (opposition d'univers ; opposition générationnelle et familiale ; opposition d'idées ; opposition de réalités ; opposition de tons et de registres (naïveté féérique et violence crue, action et description, drame, fantastique, aventure ...) ; opposition stylistique des couleurs, des atmosphères ...)
Mais, là où l'art et l'habileté du cinéaste deviennent imparables, c'est dans l'intrigant et harmonieux agencement de tous ces composants, dans les interactions et les résonnances, les passerelles constantes, qu'il tisse entre les contrastes et les divergences qu'il a feint d'ériger !
En effêt, le rêve et la réalité, le monde d'Ofélia et celui des adultes, nourrissent de perpétuelles et troublantes similitudes : Les sculptures barbares, les visages de pierre aux yeux écarquillés et aux bouches béantes du labyrinthe correspondent aux visages hurlants, souffants et torturés des hommes, une stèle ciselée annonce la configuration finale (elle représente le faune, Ofélia et son petit frère), un insecte étrange qu'Ofélia reconnait intuitivement se transforme effectivement en fée gracile, Ofélia elle-même se révèle une princesse perdue et amnésique ...
Les monstres et les créatures souvent aveugles, muets, mortifères et boulimiques rappellent la monstruosité d'un fascisme pareillement néfaste, inhumain, puissant et mauvais ; le Capitaine trônant attablé tel un ogre redoutable devant l'âtre d'une grande cheminée est clairement réévoqué par cet être menaçant et atroce, attablé lui aussi et faussement endormi ; l'image de cette rencontre se posant comme une relecture flagrante de l'affrontement du terrifiant beau-père.
A cette clé qu'Ofélia doit récupérer à l'intérieur d'un énorme batracien et qui lui servira pour la seconde épreuve, répondent les clés du hangard où les fascistes enferment vivres et munitions ; lorsque les fées seront victimes de l'erreur d'Ofélia et qu'elles finiront dévorées par l'ogre aveugle, des rebelles mourront semblablement lors d'une bataille ...

A la nourriture et aux mets rouges et tentants formellement interdits à la jeune héroïne, s'imprimera en écho le rationnement imposé par le Capitaine ; et l'outrecuidance de la fillette (elle dérobe et mange du raisin en dépit des recommandations) se traduira également dans le monde adulte (et "réel") par le pillage du hangard.

Le soucis de filiation du Capitaine avait déjà été introduit par la légende de ce roi attendant éternellement le retour de sa fille disparue ; et la reine du royaume de féérie arbore au final le même doux visage que celui de la mère défunte d'Ofélia ...
Plus encore, quand cette mère jette au feu le bébé mandragore éliminant la créature et qu'elle lance excédée "La Magie, ça n'existe pas !", elle ignore qu'elle provoque par ce geste et ces mots sa propre iminente mort !
Et, face à la monstruosité des hommes et de l'emblématique Capitaine (idéalement incarné par un Sergi Lopez tout en inquiétante et cynique retenue), vient trancher l'humanité des êtres merveilleux : Ce faune fantastique, théatral et familier, au caractère et à l'appétit éminament terrestres, au rôle quasi-paternel ...
Ces fées pleines d'attention, de bienvaillance et d'esprit de sacrifice.

Cette mandragore semblable à un nourrisson difforme et vulnérable ...

A côté de l'appui et de l'écoute constants de ces créatures, les adultes ne proposent guère que leur égoïsme, leur cruauté ou leur vulnérabilité et leur impuissance (la mère d'Ofélia est malade, Mercedès et les résistants en position instable ...)

Et les monstres eux-même, ce crapaud énorme ou cet ogre sans yeux, n'ont jamais la méchanceté consciente ni la noirceur de l'abject Capitaine qui défonce à coups de bouteille le visage d'un jeune innocent et qui se délecte à jouer de l'effroi des victimes qu'il va torturer.
La Nature, ancestrale et vivante, cette forêt maternelle qui aide et dissimule les rebelles, l'hybridation mi-animale, mi-végétale du grand faune, les ailes des minuscules fées, pareilles à des feuillages colorés, cette permanence sauvage et sylvestre des plantes, des racines et des mousses ..., tranchent avec la froideur, le dénuement et l'austérité toute militaire, avec la désolation, ce désoeuvrement et cet étouffement du "Moulin" et d'une humanité qui a perdu toute son essence !

"Le Labyrinthe de Pan" évoque un mythique age d'or où hommes, animaux, monstres et créatures vivaient en harmonie. Le vieil arbre creux et déssèché comme le labyrinthe dévasté, rongé par la végétation, marquent les vestiges de cette époque archaïque et révolue.
Plusieurs mondes et plusieurs réalités coexistent, le monde humain ne se révélant certainement ni le plus étendu, ni le plus puissant, encore moins le plus juste !
Univers parallèles, donc.
L'oeuvre débute d'ailleurs par ce qui tient d'un conte : cette histoire d'une princesse du monde souterrain désireuse de découvrir celui des hommes. Gagnant la surface, elle oublie immédiatement son passé et jusqu'à son identité et sa différence et devient humaine (et mortelle) ...

Au fur et à mesure du déroulement du récit, la légende prendra corps et fondement : Ofélia se révélera-t-elle réellement cette envoyée d'une autre dimension ? Retrouvera-t-elle la famille qui l'attend et la recherche ? Les êtres fantasmagoriques auront-ils une réalité plus effective que celle des rêves nécessaires d'une gamine perturbée ? ...
La fin répondra subtilement à toutes ces questions tout en maintenant l'ambiguité charmante d'interprétations multiples.
Une certitude subsiste envers et contre tout : seule l'Enfance et l'innocence peuvent sentir et voir (et accepter) l'invisible et le Merveilleux.
Ofélia est le seul personnage capable de communiquer avec ces différents mondes dont les signes, les frontières et les portes fourmillent cependant : puit ancestral, galeries boueuses serpentant sous les arbres, ouvertures tracées à la craie qui matérialisent d'incessantes passerelles, murs qui s'entrouvrent ..., jusqu'à l'abandon de son corps "terrestre" (et de sa vie) pour le sacrifice ultime qui ramènera aux origines ...
Dans le monde des hommes, les caches, les verrous, les portes et les cloisons jouent insistament l'enfermement et la dissimulation lorsque Ofélia, sa craie magique et ses compagnons fantastiques ne parlent que d'ouverture, de communication et de retrouvailles ... !
Les créatures extraordinaires surgissent comme un sursaut vital de poésie, d'évasion et de beauté dans le contexte austère et terrible de cette Espagne franquiste en plein marasme. Leur délicatesse, leur aspect sauvage et fantasmagorique, leur beauté quelque peu inquiétante, tranchent avec la laideur, la banalité des humains, cette rigueur exangue et ridicule des uniformes.

Le vieux faune, ses impressionantes cornes de bélier, ses longues pattes tordues, ses doigts interminables et son regard vitreux et impénétrable réinvente à lui seul toute la grâce, l'humour et le mystère qui ont déserté l'univers des hommes pris dans la tourmente.


Les fées gracieuses et androgynes, semblables à de minuscules femmes-papillon, matérialisent les illustrations des livres de contes d'Ofélia...

Crapaud géant et hostile, mandragore vagissante ... ; la plus marquante des apparitions demeure cette chose imberbe, nue et blaffarde, cet ogre dont les yeux rouges, au départ posés dans son assiette, sont ensuite introduits dans les paumes de ses longues mains griffues ..., sa silhouette atroce et pathétique, sa démarche lente, incertaine ..., ses hurlements, et la menace cauchemardesque de son réveil constituent l'un des moments les plus étonnants de l'oeuvre.

Et à ces monstres déroutants tout droit échappés de l'imagerie féérique le film associe le thème merveilleux par excellence de l'épreuve.
Trois épreuves tout d'abord, apparues et détaillées sur les pages d'un livre magique et liées les unes aux autres :
Récupérer une clé à l'intérieur du batracien géant qui étouffait les racines d'un arbre symbolique ...

S'introduire ensuite dans le domaine enchanté d'un monstre faussement endormi et utiliser la clé pour ouvrir la cache dans laquelle on trouvera un poignard très précieux ...

Nourrir enfin de son sang un bébé mandragore et le placer sous le lit de sa mère malade pour assurer sa guérison et la naissance iminente d'un nouveau-né ...


Bien entendu, chacune des épreuves connaitra des répercutions de plus en plus dramatiques : Ofélia manquera un repas important et souillera sa jolie robe toute neuve lors de son incursion dans l'antre du crapaud ; elle sera la cause de la mort violente de deux fées et manquera elle-même finir dévorée par l'ogre aveugle pour n'avoir pas surmonté son désir de gouter à la nourriture interdite ; et puis, elle sera découverte par sa mère et son beau-père, cachée sous le lit avec son répugnant nourrisson-racine, la mandragore sera jetée dans la cheminée et sa mère mourra en accouchant !

Ultime et terrible épreuve : Ofélia, en fuite et poursuivie par Vidal, le Capitaine, plus que jamais menaçant, finalement réfugiée avec son petit frère au coeur du labyrinthe, doit se résoudre à verser le sang du bébé si elle compte ouvrir la porte du monde d'en bas et retrouver enfin les siens ... Elle refuse et meurt à la place de l'enfant, des mains de son beau-père ...


Revers heureux : le choix de la fillette était en fin de compte le bon ! En refusant le sacrifice du nourrisson et en mourrant pour lui, elle réintègre victorieuse la merveille dorée et harmonieuse du peuple des fées !


Ces tests successifs correspondent aussi aux épreuves de la "réalité" et du vécu d'Ofélia dont le père est décédé, le beau-père un ennemi redoutable et la mère sur le point de succomber à son tour ...
Et toujours par l'effêt de miroir, l'histoire et les travers imposés à son héroïne font également référence et écho à son environnement, à cette époque de dureté, de combat, de misère ... et aux épreuves continuellement imposées par le franquisme. Au conte "Le Labyrinthe de Pan" emprunte semblablement l'utilisation des fétiches symboliques. Les objets magiques, très signifiants, se déclinent comme des témoins, des sésames successifs : livre aux pages blanches miraculeusement révélatrices, pierres magiques, clé, craie matérialisant des passages, couteau sacrificiel ... dont l'apparente "banalité" exhalte encore la portée merveilleuse.


Mortifère sans jamais être morbide, l'oeuvre travaille tout du long le motif de la disparition. Disparition du "Bien" et du bien-être (le fascisme victorieux s'impose, tel un fléau, comme un univers qui aborhe le bonheur, la douceur et l'harmonie ...) ; l'aventure d'Ofélia s'affirmant comme un beau pied de nez au mépris et au refus instauré de l'Imaginaire et de l'irrationnel ... Disparition, dislocation de la cellule sécurisante et familiale (la mort des parents d'Ofélia ; le mauvais beau-père ...)
Disparition et enfouissement des réalités ancestrales et des mondes parallèles (le monde des fées est dépeint comme le monde "du dessous")
La mort, finalement dédramatisée, se fait le lien ultime avec une dimension originelle apaisée et supérieure ...

Vestiges de ce monde "autre", les ruines du labyrinthe au coeur desquelles s'ouvre un antique puit répondent aux galeries et aux lieux enchantés tapis derrière les apparences anodines des murailles ou dans les profondeurs des arbres, instaurant l'invisible présence de mondes régis par des notions d'espace et de temps aussi différentes qu'immémoriales.


Et plus que la mort, c'est bien plutôt de l'immortalité et de la permanence qu'il est ici question !Ofélia le sent au plus profond de son être sans même l'avoir jamais explicité ; les contes qu'elle invente et rapporte à sa mère ne parlent que de cela : princesse immortelle devenue humaine, fleur magique à jamais inateignable qui éclot et qui meurt chaque nouveau jour ...


La mort "terrestre" de la fillette sonnera son retour à l'éternité de son univers initial.
Et, tel ces monstres vieux comme le monde, le fascisme n'est-il pas lui aussi l'éternel recommencement, la version nouvelle de l'extrémisme et d'un Mal hélas également permanent ? Tout est question de vue !


La vue sensible et clairvoyante de l'Enfance et d'Ofélia, ce regard tourné vers l'indicible et le merveilleux qui, dès le départ identifie l'insecte-fée et reconnait intuitivement le labyrinthe en ruine comme la clé de son destin.


La vision mauvaise et enchantée de l'ogre glâbre ; ces globes occulaires d'abord indépendants du reste de son corps, réveillés par la faute de l'héroïne trop gourmande et fichés dans ses mains pointues ...


Les reflets des miroirs révélant une cicatrice identificatoire (la marque du peuple souterrain : Ofélia est bel et bien la princesse Moana !?) ou une méchante blessure qui fend un moment le visage de Vidal de la commissure des lèvres jusqu'à sa joue dans un rictus à la Joker (le signe d'une vulnérabilité nouvelle annonçant sa fin prochaine...)




Ces lunettes, ces jumelles, ces loupes dont il s'affuble ne suffisent jamais cependant à percer à jour les trahisons et les rebellions qui se fomentent alentours. Ofélia de son côté avait dès le départ tout vu et compris les secrets de chacun : Mercèdes comme le docteur avaient infiltré "Le Moulin" pour mieux servir les révolutionnaires.


Et si une sorte d'intuition animale éveille finalement les soupçons du Capitaine, il met beaucoup de temps à démasquer ceux qui l'ont floué ... ; ses vues étroites, injustes et cruelles ne débouchent que sur l'aveuglement !
Et comme le franquisme rongeant le pays, le thème de la nourriture revient régulièrement comme pour mieux souligner la dévoration métaphorique de l'extrémisme : Alors que les cuisinières du "Moulin" s'affairent en bas dans les cuisines pour Vidal et ses sympathisants, les militaires réquisitionnent et rationnent la nourriture pour mieux affaiblir, contrôler et éventuellement influencer le peuple.
Les distributions servent une abjecte propagande. Et tout comme ces fascistes affamés de pouvoir et de puissance, les monstres affrontés par Ofélia révèlent la même sinistre obsession, une faim dégoutante : le batracien géant se baffre de gros insectes ; son appétit le mènera d'ailleurs à sa perte !
L'ogre blaffard attire et ensorcelle les enfants avec ses tablées rutilantes afin de mieux les dévorer ensuite ; et le bébé mandragore se nourrit du sang de l'héroïne ...

Ce nourrisson monstrueux, sorte de poupée vaudou vivante garantissant la guérison de la mère malade et affaiblie et le déroulement sans problèmes de sa grossesse, n'est qu'une évocation parmi tant d'autres d'un nouveau champ thématique : celui qui, de maladie en handicap, de blessures en saignements, souligne la souffrance continue des chairs et des corps. Santé précaire, fauteuil roulant, hémorragie et mort en couche pour la mère ; accidents, gangrène et amputation, tabassages et séances de torture sadiques péludant à l'élimination des rebelles ; méchante entaille qui aggrandit la bouche de Vidal, recousue à vif ; bègue cruellement raillé par son tortionnaire (le Capitaine joue sur l'infirmité de l'homme qu'il a capturé : s'il parvient à aligner quatre mots sans bredouiller, Vidal lui garantit qu'il le relachera ...) ; coups de feu et de couteau ... Les remèdes et les drogues, illusoirement bénéfiques, se révèlent finalement beaucoup plus dangereux que prévu (les ampoules de morphine fournies en douce par le docteur finissent par le démasquer, et les médicaments et les somnifères prescrits à la mère serviront à Ofélia pour neutraliser le Capitaine ...)


A ce monde malade, la réponse finale et définitive s'avère souvent la mort ! Et le sang innocent et l'abandon d'une incarnation (trop) mortelle devient la condition essentielle du retour à l'harmonie des origines.
Et à la souillure (idéologique) permanente, aux mains effectivement couvertes de sang de Vidal, répondent les bains symboliques d'Ofélia (bain de boue , bain d'eau chaude et savonneuse ...) comme d'autres évocation du liquide amniotique. La naissance du petit frère de l'héroïne préfigure la "renaissance" de la princesse Moana.


Et si l'Enfance menacée (elle se fait continuellement le lien avec un Merveilleux pour tous les autres inconcevable (Ofélia voit ce que les adultes ignorent, elle est la seule à communiquer avec les mondes parallèles ; son petit frère est en fin de compte désigné comme l'instrument du passage effectif d'un univers à l'autre)) ne peut jamais compter sur des adultes et des parents absents, préoccupés ou directement menaçants (sa mère, amoindrie et sous la coupe de son nouveau mari, n'est pas en mesure de la comprendre ni de l'aider ; Vidal la hait ...
Même les représentants d'un parentalité de substitution (le docteur et Mercèdes, plus réconfortants) s'avèrent peu disponibles et pris dans la tourmente ...), la fin, heureuse et apaisée, rétablit une nouvelle unité familiale.
Là encore, on peut se demander laquelle des deux versions était la plus fantasmée et laquelle la plus réelle : le retour aux sources du final sonne presque comme un rêve trop parfait (Ofélia (Moana) a tout perdu dans le monde du dessus (son véritable père, sa mère et même la vie !) ; elle retrouve à la cour des fées le roi et la reine aimants qui l'attendaient (ses parents ?))


Et, tributaires des niveaux et des réalités multiples, les pièges, les caches et les secrets reviennent inlassablement. Tout est constamment tapi à l'intérieur : monde souterrain ; foetus ; remèdes, écrits, victuailles et informations destinés aux rebelles que Mercèdes enfouit dans une cachette secrète ; révolutionnaires dans les profondeurs des bois ; puit ancestral au coeur d'un vieux labyrinthe ; crapaud néfaste dans les tréfonds d'un arbre déssèché ; domaine d'un monstre aveugle derrière les murailles et les planchers ; révélations naissant au fil des pages faussement vierges d'un grimoire ; créature magique telle un talisman cachée sous un lit ; guet-apens réguliers des résistants ou des franquistes ... Vidal lui-même dissimule le souvenir d'un père exemplaire et vénéré (une montre que celui-ci portait au combat et qui marqua l'heure de sa mort, objet que le Capitaine surveille et entretient sans cesse ...)

Et à cette réalité toujours instable et possiblement trompeuse et mensongère, "Le Labyrinthe de Pan" juxtapose la matérialité, en définitive beaucoup plus rassurante et tangible, de la féérie ; les illustrations des contes lus par Ofélia, tout comme les pages naissantes de son livre magique, représentations à priori fantasmées d'un univers onirique, acquièrent plus de sureté, plus de portée, fournissent davantage d'appui et d'écoute que les remous et les incertitudes du monde humain.
Guillermo del Toro souligne encore par ses choix de mise en scène la chaleur et la réalité de cette part privilégiée du Merveilleux : là où le monde des hommes s'éteind dans des teintes souvent sombres et froides, une prédominance des bruns, des ocres, des gris et des bleus, le monde féérique se décline en jaunes, orangés, ors et rouges nettement plus "sentis" .

Le cercle s'impose comme la figure la plus redondante : cercle de ce puit pavé de marches ouvert au coeur du dédale, cercle de cette rosace de pierre (figure cabalistique renvoyant elle-même au labyrinthe) au centre de laquelle une stèle monolithique représente la porte du monde du dessous, hublots des fenêtres de la salle de bain d'Ofélia, ventre arrondi de la femme enceinte, pleine lune fatidique, globes occulaires de l'ogre, cercles des parapluies ouverts ou des verres arrondis des lunettes, disque passé sur le gramophone, poursuite et encerclement de Mercèdes par les hommes du Capitaine, arches du vieux labyrinthe, "Moulin" en ruine ....

Et si l'espace n'est plus uniquement tridimensionnel mais possiblement ouvert à toutes sortes de pénétrations, si d'un trait de craie ou selon les recommandations d'un livre on peut visiter à tout moment des univers concomitants, le temps s'affirme comme la limite infiniment dérisoire de l'humanité ! (voir le sablier magique fournit à Ofélia lors de sa deuxième épreuve ou l'obsession du Capitaine Vidal (il ne cesse de consulter sa montre, l'objet devenant finalement le symbole et l'enjeu de sa vie même !)) Dans le monde du dessous totalement affranchi des limites temporelles, Ofélia retrouvera un faune à jamais rajeuni et une famille pour l' éternité...

Dans "Le Labyrinthe de Pan", del Toro ravive les références à son oeuvre propre (les thèmes retravaillés du franquisme, de l'Enfance et de la monstruosité et le "réalisme fantastique" de "L'Echine du diable", les motifs et les créatures féériques de "Hellboy", cette figure circulaire et récurente du labyrinthe (retrouvée dans tous ses films !) ...) tout en évoquant d'autres sources (plus ou moins involontaires : "Alice au pays des merveilles", "Le Voyage de Chihiro"...)
La musique, belle, simple, lyrique, réussit la gageure de se faire à la fois immédiatement familière et pourtant inédite : comme le souvenir d'une mélodie de l'Enfance, cette berceuse, leitmotiv différement réinterpreté, s'imprime tout de suite dans la mémoire.

Onirique, sensible, beau et touchant "Le Labyrinthe de Pan" s'affirme comme la combinaison parfaite des influences et des obsessions de son réalisateur. Mixant son gout des monstres, des effêts et du spectaculaire avec la tragédie, une veine intimiste et un réalisme tout apparent, Guillermo del Toro parvient à édifier son conte fantastique le plus abouti. Quoi de plus normal pour un cinéaste, un magicien de l'artifice, que de livrer un hymne au Merveilleux ? S'attendait-on à ce qu'il soit si envoutant ?

Il était une fois (9) : Legend




LEGEND


Darkness, le seigneur des ombres, envoie ses kobolds dans la forêt ; leur mission consiste à éliminer les deux licornes qui préservent depuis toujours l'équilibre entre le Bien et le Mal.
Les manigances des gnomes portent presque leurs fruits : l'un des animaux a la corne tranchée figeant soudainement le monde dans un hiver de bien mauvais augure !
Jack, le garçon sauvage, et Lili, la princesse, aidés des lutins et des fées de la forêt, vont tout faire pour empêcher l'anéantissement de la deuxième licorne qui entrainerait l'avènement du Mal.
Hélas, la créature est capturée et Lili, elle-même, se retrouve sous le joug de Darkness.
Les ténèbres règneront-elles sur le monde ?


L'occasion de reluquer les cuisses de Tom Cruise émoustillerait-elle votre curiosité ?
Les démons cornus, les licornes et les elfes participent-ils à vos rêves ?
Si vous avez répondu par l'affirmative, "Legend" est pour vous !
Monument kitsch et rutilant, cette oeuvre toute en style s'ouvre, se déroule et se visionne comme un somptueux livre d'images.
Futile et sérieux, ouvertement artificiel, tout à la fois programmé et étonnant, raide et sincère, sérieux et poseur, le film marie le chromo à l'inventivité, un mauvais gout frôlant la perfection à un sens aigu de l'effêt, du détail et de la belle image qui sombre parfois dans la joliesse, la complaisance ou une certaine vulgarité, tout en demeurant cependant constamment spectaculaire.

Jusqu'au bout, le conte est ici assumé dans sa lecture la plus littérale, la plus frontale, la plus respectueusement attendue : les lutins ont les oreilles et les chaussons pointus, les princesses une gestuelle disneyesque, la forêt est merveilleuse, le Mal rouge, musculeux, cornu et aussi monstrueux que fascinant, l'enluminure est surchargée, les images et les décors presque saturés ...

L'artificialité du propos (une légende regroupant les thèmes et les personnages récurrents de la féérie) est servie par l'artificialité irréprochable de la mise en scène ; les clichés narratifs débouchent sur de délicieux clichés visuels.

Ainsi, la référence "littéraire", cet hommage aux mythes et légendes européens, se traduit et s'épanouit dans des renvois directs aux maitres de l'illustration (Arthur Rackham ; Kay Nielsen ...) ou de l'Art (le Symbolisme) et dans des rappels aux chef-d'oeuvre de l'animation cinématographique ("Blanche-Neige" (le miroir, les nains, la forêt, le sommeil ensorcelé de la princesse ...), "Fantasia" (Darkness tel une adaptation du monstre mémorable d' "Une Nuit sur le Mont chauve") ...)

L'histoire s'octroie des allusions à Peter Pan comme à La Belle et la Bête, aux légendes moyenageuses et aux mythes grecs comme aux contes de Grimm ; le traitement renvoie parfois à Disney, à Jean Cocteau (la traversée du miroir !), mais surtout à Ridley Scott lui-même (les pilliers énormes et les licornes sont des emprunts directs à "Blade Runner" ; les sculptures et les matières brillantes et organiques du monde des Ténèbres ravivent le souvenir d' "Alien" ...)

La musique, elle aussi, superbe et inspirée (l'une des partitions les plus mémorables de Jerry Goldsmith), rappelle parfois le chromatisme ornementé de Maurice Ravel ("Daphnis et Chloé" notamment).



Ultraréferentielle, l'oeuvre se pose donc pour son réalisateur comme une sorte d'exercice de style ; après le Fantastique et la Science-Fiction, le cinéaste s'essaie ici à l'héroic-fantasy et à la féérie ; aussi professionnellement que magnifiquement !

Bien sûr, on peut reprocher à "Legend" sa préciosité, son côté folklorique et kitschissime, son aspect consensuel et figé et l'abstraction finale de ses ornements et de ses artifices ; la générosité feinte par l'emphase éblouissante de la mise en scène émeut l'oeil bien plus que le coeur ou que l'esprit : pas d'empathie ni d'identification ..., les archétypes et les mécanismes manquent de corps et d'originalité ! Le film n'en demeure pas moins splendide et réussi ; en tous les cas, l'une des visions les plus abouties et les plus marquantes du conte à l'écran.


Bases d'une intrigue ouvertement symbolique et manichéenne, le Bien et le Mal s'expriment et s'affrontent dans des oppositions constantes : Noir et Blanc, Lumière et Obscurité, Jour et Nuit, Beauté et Laideur, Eté et Hiver, Candeur et Monstruosité ... ; les thématiques ne cessent de décliner ad libitum l'affrontement initial.

Le luxuriant jardin d'Eden où s'ébattent Lili et Jack va se retrouver figé sous la neige et les vents de tempête ; aux arbres vigoureux et constamment bruissants va succéder l'énorme et infernale souche qui tient lieu de palais à Darkness ; la forêt pleine d'animaux et de fleurs sera remplcée par un labyrinthe de gigantesques piliers ; Lili, elle-même, tout d'abord blanche, rieuse, pimpante et solaire, deviendra noire, anguleuse, sombre et presque androgyne ...


Du côté du Bien : couleurs, chaleur, gaieté, abondance, une Nature épanouie, harmonie et insouciance ...
Du côté du Mal : laideur, difformité, soif de pouvoir, désolation, monstres et dévoration ...

L'Equilibre qui régit le monde et les deux partis s'avère menacé dès la première scène. Garantes de cet équilibre, deux licornes blanches excitent la curiosité et la convoitise !


L'Equilibre, selon Ridley Scott, n'est nullement question de mesure ! Dans l'un et l'autre des deux camps, la profusion est de mise ; profusion de plantes, d'êtres et de vie au départ, profusion de menaces, de totems, de sculptures géantes, de barrières et de pièges dans l'antre de Darkness ...

En même temps, l'un et l'autre des deux adversaires, chacun des deux mondes (la forêt de Jack, l'arbre maudit de Darkness) recèlent d'étonnantes et sourdes similitudes : les cornes frontales des licornes se retrouvent dans celles, énormes et noires, du prince des Ténèbres ; les nains et les lutins de la forêt se font le pendant bienfaisant des gnomes et des kobolds ; les ruisseaux et le bassin féériques se muent en un marais putride et dangereux ; sous les racines des arbres bienvaillants se cachent des trésors fabuleux et ancestraux, là où le Grand arbre maléfique ne couve que des cachots infernaux ...


Et finalement, rien n'est aussi attendu qu'il n'y paraitrait !
Le Bien révèle en catimini des aspects surprenants : Lili couve des regards ambigus et mauvais ; elle défie Jack et va au devant des licornes au mépris de tout respect et de toute prudence ! On peut même se demander si elle n'a pas consciemment provoqué le désastre (après tout, elle a permis aux kobolds de neutraliser puis de capturer les cavale sacrées !) Gump et le peuple des nains sont tout d'abord désignés d'une manière hostile et inquiétante ; Oona, la fée, se révèle pleine de jalousie et de manigances ...
Les "gentils" ont leur part de noirceur !


De la même manière, le Mal affecte quelques défaillances : Meg, la sorcière aquatique, s'avère d'une coqueterie ridicule (et fatale !) ; l'un des serviteurs de Darkness, faux kobold mais vrai lutin, essaie un vain attentat avant de révéler son vrai visage et de rejoindre pour finir le camps de la Lumière ; Darkness, lui-même, laisse poindre un romantisme et une vulnérabilité inattendus ...

Malgré tout, c'est bel et bien le Mal qui est à l'origine de tous les maux et les mésaventures : les Ténèbres rêvent d'envahir et de contrôler le monde, outrepassant l'ordre des choses.
Et, tout allant dans le même sens, c'est bien de dépassement qu'il est continuellement question.
La prolifération exubérante et extraordinaire des signes, des symboles et des accessoires, les excès démesurés des décors et des images ..., tout signifiait d'emblée l'orientation choisie.

Ainsi, la répétition des épreuves rythme à intervalles réguliers la progression de l'intrigue et la progression de ses héros.
Tout comme dans un jeu vidéo, tout fonctionne par palliers :
Lili met Jack au défi de récupérer la bague qu'elle a jeté dans la source ; Gump le contraint ensuite à résoudre une énigme ; le jeune homme doit combattre et éliminer Meg, la sorcière gluante et cannibale qui hante les marais, avant l'affrontement ultime avec Darkness et toutes ses créatures.



Pour Lili, les épreuves se révèlent plus psychologiques (mais non moins terribles pour autant !) : la princesse n'a pas su dépasser sa curiosité et son mépris des règles (elle a enfreint les lois et approché (et touché !) les licornes interdites !) ; elle est submergée par la culpabilité.
Cette faille, exploitée par Darkness, la poussera à sombrer du "côté obscur" ; Lili devra lutter pour ne pas se laisser complètement contaminer par le Mal ...
Jalons progressifs d'un parcours initiatique, toutes ces épreuves poussent les héros dans leurs retranchements, les obligeant à affronter des situations et des ennemis cauchemardesques.
L'irréalité du contexte appuie encore le fonds des choses : au bout du compte, l'onirisme et la féérie dissimulent mal la vérité qui se révèle à Jack comme à Lili ; l'ennemi véritable, c'est soi même et le but ultime du parcours et du combat résulte dans la découverte de soi et dans l'acceptation et l'harmonisation de sa bonne et de sa mauvaise part ...
Le jour n'est rien sans la nuit, le noir sans le blanc ... ; comme Darkness, revanchard, le lance à Jack avant de disparaitre : " Je fais partie de toi, tu ne peux pas m'éliminer ; nous sommes liés comme deux frères !"
La sentence sonne comme une malédiction rappelant les sublimes images de cette séquence dans laquelle Lili, séduite par les Ténèbres, danse avec la moitié sombre d'elle-même, avec cette robe qui la transformera ...


Et plus que tout, "Legend" s'affirme comme un décor.
En effêt, rien ne prime ici davantage que ces tableaux minutieusement concoctés, rien ne supplante cette forêt merveilleuse si ce n'est l'antre saisissante de Darkness ...
Ni l'action (plutôt languide !) ni l'intrigue (simplissime et redondante) ne requièrent autant de soins et d'attentions que ces décors exploités, explorés, étudiés et fouillés jusque dans leurs tréfonds ! Vivants et perpétuellement mobiles et animés (l'air saturé de pollens, de pétales, de paillettes et de bulles ; ce fauteuil maléfique et ces textures gonflées de reflets et de mouvements insidieux et reptiliens chez Darkness ...), les décors se font les échos et le prolongement des êtres qui les traversent, feignant de les humaniser.
Plus même ! : les décors se font personnages à part entière !
Jamais forêt n'a été aussi fantastique, aussi photogénique, aussi grandiose ! Plus vraie que nature (et cependant totalement artificielle et reconstituée en studios), idéale et vraiment féérique, elle parait figée dans une générosité et une magnificence presque suspectes !

Pareillement, le gigantisme et la fascinante beauté des architectures maléfiques, cette surcharge impressionnante des ornements et des sculptures dantesques, demeure inoubliable.
La mort et la désolation sont toutes empapillotées d'ors, d'atours monstrueux, de souffles, de vapeurs et de sinistres phosphorescences. Les meubles, les décorations, les accessoires se révèlent proportionnellement adaptés à l'envergure du prince de la nuit, immenses, énormes ...
Les tables sans fin croulent sous les avalanches rutilantes des mets et des boissons ; les statues se massent partout le long des murs, des portes et des plafonds ; des feux d'enfer incendient continuellement les âtres béants ... Tout est luisant, poussiéreux, ensablé et comme poudré d'or ; tout semble saisi dans une gangue, couvert d'une pellicule scintillante et mauvaise.
Démoniaquement beau !


Face à cette vénéneuse splendeur, la nature se fait l'écrin luxuriant de la Lumière.
La forêt, ivre de vie, ressemble à un paradis originel, sauvage, épanoui, innocent et naïf où plantes, hommes et animaux vivent en sympathie.
Les fleurs, les feuillages et les herbes hautes tressautent sous la brise ; les frondaisons jouent avec le soleil vif ; les oiseaux, les ours, les renards ... affectent une tranquilité docile ; un ruisseau délicat sourd entre les lys, les myosotis et les ombelles, un ruisseau dont la source creuse un bassin précieux au coeur humide et trop fleuri du bois ...

Et cette forêt enchanteresse abrite de pittoresques créatures aux faciès de jouets, des nains rubiconds, des lutins pointus et des fées clochettes ...


Mais, plus mémorable encore, c'est la course des saisons qui, en l'espace de quelques minutes, filent de la fin du printemps aux rigueurs les plus extrêmes de l'hiver !
L'obscurité gangrenne la lumière, le Mal s'insinue avec ces changements brutaux.
Le décor somptueux se transforme et subit tous les outrages dans une débauche saisissante d'effêts.
En un instant, le ciel s'assombrit, les nuages roulent, un vent de tempête malmène les crinières des arbres ... L'eau de la source gèle et se fige, les nuées charrient des pluies de pétales roses et saignants ... Et quand Jack parvient enfin à briser la surface glacée du bassin dont il explorait les profondeurs et à s'en extraire, la forêt est méconnaissable, blanche et givrée d'argent et de blizzards, engloutie sous la neige !
Le spectacle est rare et remarquable !

Le déchainement des éléments et de la Nature correspondant à la lutte et à l'éxécution de la première licorne, la splendeur hyperstylisée des images, le montage habile et la bande-son réhaussée par des choeurs dramatiques ..., tout s'exalte pour s'abandonner finalement à la nouvelle réalité de cet hiver terriblement fantastique.

Et à l'instar de ces belles images de Lili, affolée et perdue, courant hors d'haleine dans les paysages enneigés, les personnages "habitent" et vivent ces décors grandioses et hors normes, l'environnement révélant ici des résonnances et des correspondances étroites et très particulières, sensibles, viscérales, avec les êtres qui l'animent.

Justement, de quels personnages s'agit-il ?
Un jeune garçon sauvage, libre et innocent, amené malgré lui à devenir héro et vainqueur.

Une princesse finaude et curieuse, un chouilla capricieuse aussi, et plus fragile et ambigue qu'il n'y paraissait.

Un monstre rouge, cornu, sexy et terrifiant ; une sorte de superbe et diabolique Minotaure aux ambitions néfastes et demesurées.

Un lutin acide aux faciès d'enfant et au regard pénétrant.
Une fée diaphane, blonde, blanche et scintillante qui révélera un caractère ombrageux.


Deux nains clownesques et trois gobelins hideux aux figures bestiales et stupides.

Des archétypes et des symboles dont les préoccupations incroyables et manichéennes n'excluent cependant pas l'humour, les caprices et les travers de tempéraments très humains.
Bien sûr, le contexte ne se prète guère à la psychologie et Tom Cruise manque d'éloquence et de charisme en dehors de sa frimousse ici encore juvénile ; bien sûr, forcément schématique, ces héros souffrent de la raideur et du côté premier degré du conte ; les dialogues parfois sentencieux et presque risibles, ne s'octroient aucune irrévérence ni aucun décalage ...
Davantage "visuels" que véritablement incarnés, les protagonistes servent ici le propos dans un travail d'acteur qui tient plus de la pantomime que de la performance.



Du coups, les héros véritables s'affirmeraient plutôt du côté des "méchants". Darkness (incarné par un Tim Cury méconnaissable (la vedette culte du "Rocky Horror Picture show" plus que jamais travestie et étonnante) campe ici l'un des plus inoubliables monstres du 7ème art !
Et, retrouvant la dualité permanente des thèmes et des motifs, les personnages fonctionnent souvent par paire (le héro et sa princesse ; les deux nains ; Darkness et Jack ; Darkness et son père ; les deux licornes, bien sûr ; le couple de villageois ; Gump et Oona ...)

Fidèle aux clichés du Merveilleux, Ridley Scott déploie l'attirail obligatoire des symboles et des objets magiques : une bague (à la pierre moitié transparente et moitié noire marquant elle aussi la dualité de l'Univers) qui devra être retrouvée par le prétendant de Lili ; une corne magique ; une armure, un bouclier et une épée mythiques ; ce fauteuil maléfique, gonflé de respirations et de mouvements sournois dont le père énigmatique et démoniaque de Darkness semble faire partie intégrante ; ce globe mesureur de temps de Gump ; cette robe maudite et ensorcelée dans les bras de laquelle Lili s'abandonne ; ce grand miroir dont Darkness surgit (comme Alice ou Orphée) tel un nouveau et terrifiant reflet.


Et à cette plongée dans l'univers des légendes correspond le motif effectif de la plongée (sauts et plongeons de Jack dans la source ; chute des héros dans les souterrains et les prisons du Grand arbre ; plongée dans une crevasse infernale pour le faux kobold rebelle (une momie s'anime et l'entraine dans les profondeurs de la terre) ...) et son prolongement dans la figure répétée du sommeil (sommeil pétrifié de la nourrice de Lili (et de sa famille) ; évanouissements de Jack, de Timbré (qui se croit mortellement touché par une flèche) et de Lili face à l'apprition de Darkness ; sommeil de mort de la licorne ; sommeil enchanté de Lili ...)

Le thème classique du piège s'épanouit dans des digressions inattendues : la nourriture est souvent associée à la contamination, à la faute et au traquenard (Lili dérobe des gateaux à sa nourrice, gateaux qu'elle offre à Jack (pour mieux le manipuler et l'utiliser ?) ; Darkness propose des boissons et des mets à Lili, mais on comprend bien qu'il s'agit de la corrompre totalement ...)Et toutes les allusions à des repas, à des plats et à l'alimentation ont des connotations infernales ou antropophages pour culminer dans l'épisode dantesque des cuisines de Darkness.

Et pareillement, la voix, ces répercutions et ces échos caverneux dans le repaire des Ténèbres, les chants (de sirène) faussement candides de Lili, le timbre abyssal et hypnotique de Darkness, ces mugissements de cétacés émis par les licornes ...., sèment souvent le trouble, l'ambiguité et l'inquiétude.
Au final, la Lumière, mourante, renait néanmoins.


Elle reprend sa place en se réverbérant de point en point, de surfaces réfléchissantes en grandes assiettes de métal brillantes, traçant un chemein victorieux jusqu'à Darkness et le précipitant dans un abime qui l'englouti.

Il ne reste plus à Jack qu'à retrouver la bague de Lili et à la lui passer au doigt dans un baiser d'amour, remportant ainsi la toute dernière épreuve.
La princesse s'éveille alors ; "J'ai fait un rêve terrible !" confie-t-elle, encore secouée par toutes ses mésaventures.
Tout est effectivement tel qu'au début ; c'est comme si rien ne s'était jamais passé ! Sauf que les héros ont muris d'un coups, perdant en chemin un peu de leur innocence ...
"J'ai appris quelque chose sur moi-même !" avouera et explicitera encore la princesse. Et passant à son tour sa bague au doigt de son ami et s'offrant ainsi symboliquement à lui (comme elle le lie à elle !), elle scelle par ce geste et par leurs baisers une union qui n'a désormais plus rien d'enfantin !
Les deux licornes sont saines et sauves, la forêt belle et paisible ; le cauchemard est terminé (?) ; la vie commence !


"Legend" ne remporta pas à sa sortie les suffrages et le succès escomptés.
La faute peut-être à une distribution, une fois de plus fort mal inspirée qui imposa à Ridley Scott des remaniements et plusieurs versions de l'oeuvre :
celle concoctée pour les Etats-Unis, tronquée, coupée, remontée et batarde, dotée d'une bande originale différente (et composée par le groupe Tangerine Dream) ; la version européenne, à peu près telle que l'avait envisagée son réalisateur ; une autre encore, pourvue de quelques ajouts plus ou moins pertinents et judicieux et enfin, le remaniement "director's cut" effectué sur le tard (à l'occasion d'une réédition DVD) et qui s'avère sûrement le plus heureux et le plus parlant de tous ces montages.
En dehors des accidents et des travers qui perturbèrent la réalisation du film (dont l'incendie du plateau le plus vaste et la destruction du décor de la forêt !), "Legend" ne concrétisa pas le happy end de son intrigue !
Avec le temps, l'oeuvre rassembla néanmoins un bon succès d'estime ...
Dommage !

Témoignage éclatant de la maitrise et de l'art de l'image indiscutable de son metteur en scène, artificiel et précieux objet proche de l'affèterie, "Legend" envoute malgré tout, malgré son manque cruel de simplicité et de d'humanité ... La débauche de style n'empêche effectivement ni la sécheresse ni les regrets d'une vraie générosité ! Hélas !
Pourtant, inquiétude et ambiguité éraflent régulièrement l'apparente mollesse du récit ; par le biais de plans aussi superbes qu'énigmatiques (l'étrange et inquiétante présence paternelle chez Darkness ; la rencontre des licornes ...) Ridley Scott dévie tout de même un peu de ses poseuses programmations. Un détail, un regard, la part d'ombre de ses charmantes "poupées", la fascination exercée par son splendide "méchant" ... pimentent heureusement la fadeur et la morne simplicité de son histoire.
Rétrospectivement, la conclusion va même jusqu'à sous-entendre que tout n'était peut-être qu'un cauchemard, une illusion ...
Les mythes et les vestiges ancestraux des légendes dorment sous terre, au creux des racines des arbres centenaires ; les énigmes, les monstres et les enchantements n'ont plus de réalité ... ; la seule ombre véritable couve en soi, au fonds d'une personnalité complexe qui sent poindre les lachetés et les contradictions du monde réel et des accomodements, des réajustements constants de l'age adulte !
Au final, Jack et Lili se séparent (pour mieux se retrouver le lendemain et tous les jours suivants pour de nouvelles leçons sur eux-même !), filant chacun dans une direction opposée, quittant l'artificialité plus que jamais soulignée du décor pour retrouver l'ordinaire de leur vie.
Le soleil couchant tel un chromo volontairement toc, marque une dernière fois la disparition de leur innocence ...

Splendide objet filmique trop souvent zappé de la filmographie inégale de Ridley Scott, "Legend" mérite largement le détour et une juste réhabilitation au palmarès des contes cinématographiques.
Amateurs de merveilleux, d'icônesféériques et d'images (trop) lèchées, régalez-vous !


Il était une fois (8) : Excalibur




EXCALIBUR



Les temps anciens et légendaires. Arthur, le fils caché d'Uther Pendragon, réussit à extraire Excalibur, l'épée sacrée, de la roche où elle était plantée. Devenu roi, il rétablit l'unité et l'harmonie secondé par Merlin l'enchanteur.Une table ronde dans la grande salle d'un chateau tout d'or et d'argent autour de laquelle des chevaliers preux et fidèles scellent l'équilibre d'une mythique fraternité, parachève la cohésion de l'empire celtique. Cependant, la passion coupable et insurmontable qui ronge Guenièvre, la reine, et Lancelot, le plus proche des vainqueurs du roi, sèmera les prémices de la discorde.La quête d'un Graal éminament symbolique éteindra-t-elle les menaces, les intrigues et les machinations qui gangrenent le royaume ou sonnera-t-elle la fin d'Arthur et d'une époque totalement révolue ?



Des cycles légendaires des chevaliers de la table ronde et de leur adaptation cinématographique, on se remémore l'évocation holywoodienne : Robert Taylor, Ava Gardner, un technicolor éclatant, des créneaux au cordeau, des bannières sans faux plis, un côté lumineux et délicieusement propret, lisse et suranné ; l'image d'Epinal à la sauce américaine !

En 1981, John Boorman propose sa relecture des mythes anglosaxons ; une vision éminament plus sauvage, plus habitée, pleine de style et de fureur ... L'adaptation, habile et resserrée, centrée sur la figure d'Arthur et basée sur les écrits de Thomas Mallory, propose un regard à la fois humaniste, philosophique et symbolique sur la légende. Boorman lui restitue toute son essence celte, cette dimension mystique et barbare, religieuse et païenne tout à la fois, fantastique et réaliste, merveilleuse et cruelle ...

La cohérence est le maitre mot. Clarté d'une intrigue pourtant foisonnante et complexe que le cinéaste parvient à simplifier, à unifier, à épurer vers l'essentiel ; cohérence totale de la forme avec le fonds ; cohérence d'un ton et d'une inspiration forcément excessifs et flamboyants et constamment superbes, en dépit d'un budget limité...

Et le cycle arthurien, puisqu'on le nomme ainsi, déploie effectivement ses boucles, déroulées sans temps mort du début à la fin - naissance, essor et déclin participant d'un grand tout amené à se répercuter, à se redéfinir inépuisablement. Les moulinets de l'épée traversant les airs, le cercle de la table emblématique, elle-même décorée d'anneaux entelacés ... ; cercles des chevaliers, des clairières et des enchantements ; cercles des coupes, des familles et des généalogies ; boucle bouclée d'un destin mythique ...


Et aucun personnage ne manque à l'appel : Merlin, Uther, Guenièvre et Lancelot, Gauvain et Perceval, Morgane, Mordred ...

Intelligent, inspiré et servi par la fine fleur des acteurs britanniques, le scénario réussit à rendre humaines et attachantes toutes ces figures légendaires : Merlin possède l'humour et l'avance de sa spiritualité (dans tous les sens du terme !), Arthur, la vulnérabilité, la candeur et la terrible solitude des vrais héros ; Guenièvre a ce mélange de douceur et de passion nécessairement complexe, Lancelot le charisme et l'humilité de ses embarrassants avantages ; Morgane est la sensualité et le venin incarnés ...

Le récit prend sa source dans un univers médiéval pétri de magie, de superstitions et d'enchantements, un monde dont les divinités multiples et ancestrales participent d'une Nature toute puissante, essentielle et omniprésente. Les lacs et les eaux révèlent de belles dames, scintillantes gardiennes d'épées sacrées ou dernières compagnes du repos des guerriers morts ; les souterrains des chateaux abritent des cavernes multicolores où l'on peut lire le passé comme l'avenir dans les reflets de grands cristaux ; un homme est capable de chevaucher sur un brouillard magique et de prendre l'apparence d'un rival ; les sonorités guturales d'un puissant sortilège permettent l'impossible : élever une citadelle toute d'or et d'argent, invoquer le feu, l'eau ou la brume, rester jeune à jamais ou flétrir dans l'instant ...


Mais ce monde sauvage et merveilleux voit se ternir son éclat et s'émousser ses pouvoirs : les hommes assoifés de puissance, de maitrise et d'absolu, êtres matérialistes et vaniteux, s'opposent de plus en plus fermement à l'anarchie et à l'irrationnalité des anciennes traditions. Lorsque Arthur épouse Guenièvre, c'est sous l'effigie bleutée d'un christ médiéval et suivant la liturgie d'un prêtre chrétien ; en retrait de la cérémonie, Merlin et Morgane conversent. L'enchanteur déplore la prise de pouvoir de ce nouveau dieu au détriment des antiques puissances, prédisant déjà la fin d'une époque à laquelle il participe !

Le monde des hommes dénigre et gangrenne les réalités pallèles ; sa croyance égocentrique en son propre pouvoir, sa folie des grandeurs, sa rationnalité et l'intéret et la matérialité de ses aspirations, cela ajouté à la canalisation monotéïste et bien pensante d'un christianisme dépourvu de fantaisie vont ronger et anéantir la part vive et encore visible du merveilleux et del'imaginaire. Le monde des hommes ensevelit celui des dieux comme le dieu nouveau prend la place des divinités ancestrales.
Si Uther, le père d'Arthur, croyait et servait ces entités premières, c'était davantage par souci égoïste et pour servir ses propres intérets ; et lorsque Arthur, frappé par la trahison des deux êtres les plus chers à son coeur (sa femme et son ami le plus admiré) perdra toute confiance et qu'il ne croira plus en rien, la magie disparaitra elle aussi et Merlin n'aura plus qu'à se laisser possèder et enfermer par Morgane. C'est la foi des hommes qui matérialise et qui concrétise le merveilleux ; sans elle, plus que néant et désolation !

Ainsi la part mystique de la légende est-elle ici continuellement exhaltée. Et cette quête d'un Graal de plus en plus utopique s'avère finalement toute symbolique. cette coupe, ce signe, ne représente pas tant l'intrigante preuve du miracle d'une incertaine passion christique que, surtout, le moyen, l'image, le vecteur du retour de la foi du roi Arthur ; cette foi en l'harmonie et en la cohésion de l'homme avec son environnement, cette foi en la vaillance et la fidélité de ses chevaliers, cette foi en soi -même ...

Et la coupe irradiante du Graal ramène inmanquablement à la coupe de vin de Lancelot toujours fidèlement remplie en dépit de son absence, à une fraternité perdue, à un équilibre rompu ... jusqu'au sursaut ultime !

"Excalibur" interprète intelligement la complexité et le mysticisme de ses sources. Les symboles prévalent sur les explications et sur une imagerie féérique ; la stylisation et la violence l'emportent sur l'enluminure et le folklore ...

Ainsi l'épée se fait-elle le témoin et l'écho perpétuel du monde et des forces divines, magiques, qui régissent l'univers, un lien, une passerelle ... C'est Excalibur qui choisit Arthur (comme elle avait autrefois abandonné son père) et c'est elle qui le guide et l'épaule constamment. Lorsqu'il l'invoque à tort pour vaincre Lancelot, l'épée se brise ; lorsqu'il l'abandonne plantée entre les deux amants qui l'ont trahi, il perd en même temps la foi ; quand il va mourir, la dame du lac est là pour la récupérer ... Boorman concède une figuration littérale à cette fée des eaux blonde et blanche, au gantelet pailleté, mais c'est l'une des rares occasions où le merveilleux joue ainsi du cliché ; l'image (réitérée) est de toutes façons envoutante. Cette main argentée pointant de la surface des eaux en brandissant l'épée est désormais indissociable de l'oeuvre.

Et le dragon autrefois dompté par Merlin n'est pas mis en scène sous l'aspect reptilien d'une créature de blockbuster ; le dragon n'est autre que la terre, cet univers que l'enchanteur maitrise et comprend et qu'il peut contrôler et utiliser à loisir ...

D'ailleurs, le baton de Merlin se révèle orné de deux dragons d'argent et le parc et les remparts de Camelot sont pareillement flanqués de statues d'or à l'effigie de ce symbole fondateur. Quand la terre tremble ou fume, on parle de la colère et du souffle de la bête, et les combats vaillamment menés par les chevaliers et les soldats ne les confrontent pas à des monstres mythologiques mais représentent plutôt la volonté acharnée d'une harmonie et d'une unification, l'adversaire le plus redoutable s'avèrant finalement intime : la part enfouie, sombre et trompeuse des hommes, de ses proches et de soi-même !

Cercles, voiles et filets, pierre et feu, verts et ors ... , la dimension fantastique s'épanouit dans la célébration exacerbée des éléments, des couleurs, des textures et des formes, privilégiant la sauvagerie, la théatralité spectaculaire des cadrages et des décors et un certain "naturalisme" constamment magnifié par les éclats et les contrastes éblouissants des teintes et des lumières aux effêts spéciaux et aux ressorts trop pittoresques des clichés de l'Héroïc-Fantasy. Le conte s'inscrit en parabole et Boorman désire lui conférer une dimension résolument humaine. La magie s'incarne par la grâce, le choc et le lyrisme des icônes que le réalisateur a su recréer, par la beauté et la permanence d'une nature continuellement magnifiée, par le mélange épique et métaphysique de son inspiration, par l'adéquate et grandiose utilisation des oeuvres musicales de Wagner et de Carl Orff en contrepoint sonore ...

Et le plus pertinent, le plus fidèle symbole de cette magie, c'est Merlin en personne ! Dès les premières images, sa silhouette d'ors et déjà identifiable et familière se matérialise sur fonds de brouillards orangés ... ; son grand baton, sa cape sombre mi-guenille, mi-parure, son fin casque argenté et son faciès intelligent lui donnent l'allure attendue d'un mage, d'un pellerin, d'un ermite, sauvage autant que racé, plein de noblesse et en même temps simple, proche et paternel ... Merlin se fait l'observateur, le médium, le complice et la marque des bouleversements et du cours de l'histoire, la part originelle et irrationnelle du monde ...

Et l'oeuvre l'opposera à Morgane, sa propre Némésis. Défenseur et cofondateur de l'unité, l'enchanteur nourrira en cette magicienne l'indispensable versant sombre des forces primales. La magie sauvage de l'univers pouvant être utilisée à bon comme à mauvais escient, Morgane, rancunière, vengeresse et pleine de vanité, ne songera à exercer ses pouvoirs que pour détruire ce qui a été construit, pour faire payer la mort de son père et le viol de sa mère et pour placer Mordred, le rejeton taré issu de son union incestueuse avec Arthur sur le trône de Camelot.

Merlin agit pour les hommes. Morgane ne songe jamais qu'à satisfaire son ivresse de pouvoir et de vengeance. Et là encore les oppositions alimentent les symboles et les répercutions : Morgane contre Merlin, Le Mal et le Bien, l'orgueil et la fatuité d'une ère nouvelle, plus noire, plus nombriliste et plus revendicatrice aussi face à l'endormissement et à l'oubli des représentants des anciens ages ...

Et pareillement les nobles valeurs de la Chevalerie, ses rites, sa beauté, son code d'honneur, sa "noblesse" ... contrastent avec la barbarie, la brutalité et la violence dont elle se fait le bras armé ! Les combats sont mortels, les blessures profondes ; les membres et les têtes sautent, les haches, les lances et les massues cabossent et percent à grand vacarme les carapaces de métal ; les joutes et les duels perdent rapidement leur prestance, virant au pugilat et à la boucherie ; les armures malcommodes s'avèrent lourdes et étouffantes ; les alliances et les ententes sont souvent brèves et contrariées ... Les chevaliers victorieux après la bataille ou attablés dans l'imposante salle de Camelot, demeurent avant tout des guerriers ; rustres, belliqueux, ivres de vin et de combat ...

Les valeurs chevaleresques sont bien davantage illustrées par le manant que par le duc ou le baron. Il est ainsi amusant de noter que le réalisateur choisit de représenter tout d'abord ses deux personnages les plus héroïques et les plus nobles, Arthur et Perceval, comme les plus éloignés, à priori, de leur destinée (un innocent écuyer et un vagabond désireux de prouver sa bravoure !) ; l'un et l'autre se retrouveront adoubés non par la grâce de leurs titres mais par la seule démonstration de leur indiscutable grandeur.


Au final et de toutes façons, bien peu de place pour la délicatesse ou pour le chromo plein de superbe ! Du sang, des cris, des massacres et des trahisons ...

Le morceau de bravoure attendu du combat pour l'honneur de Guenièvre s'avère lui-même bien peu reluisant ! Les deux jouteurs épuisés et ensanglantés, peinant au final à soulever leurs armes, inspirent la pitié plus que l'admiration ...

Lancelot se détache néanmoins du lot ; évidemment, son statut de demi-dieu (dans la légende, il est le fils de la dame du lac) y est pour beaucoup ; sa force surhumaine, sa droiture, sa modestie et l'exemplarité de son attitude (y compris dans son amour interdit pour la reine) le figent comme le héro typique : trop parfait, trop beau, trop accompli et évidemment solitaire ...

Et à l'amour courtois, l'oeuvre préfère distiller les vénéneuses senteurs d'une passion incontrôlable ou celles d'un érotisme nettement plus explicite !
Uther prend le visage du duc de Cornouailles pour satisfaire son désir de la belle Ygraine ; elle a dansé plus que suggestivement devant lui , Merlin a éloigné son mari et fait en sorte de donner au roi l'apparence physique de celui-ci ... ; Uther ne se donne même pas la peine de se dévêtir, il se jette sur la duchesse et la possède avec une frénétiquement ... Plus loin, Morgane affichera continuellement sa lascivité de sorcière et, de la même manière, elle prendra magiquement l'aspect de Guenièvre pour abuser d'Arthur (son demi-frère) et pour se faire engrosser ! Si les hommes se révèlent bien souvent enclins à la rudesse, à la brutalité et à la boisson, les femmes s'avèrent dominées par leur sensualité ! Ainsi, c'est Guenièvre qui succombera la première à son amour maudit et qui ira retrouver Lancelot dans la forêt (pour le pervertir !)

L'humanité s'affirme donc une fois encore comme entachée de défauts et foncièrement imparfaite : Uther Pendragon est bouffi de suffisance, violent et capricieux, nobles et chevaliers souvent pleins de préjugés, d'entêtement, d'un esprit étroit, rétrograde et influençable ...

Arthur lui-même réfléchit bien souvent après avoir agit et ne tient jamais compte des prédictions et des mises en garde de Merlin ; lors de sa rencontre avec Lancelot, il se laisse aveugler par la vanité, ne remportant au final leur combat que très déloyalement ! De plus, son sens trop raide des responsabilités, et le sérieux avec lequel il envisage son rôle et sa mission, le déshumanisent finissant par l'éloigner de son épouse ... Exigeant avec soi-même, Arthur a du mal à concevoir la faiblesse des autres ; ayant tout donné et constamment porté et nourri ce qui a créé l'harmonie tant attendue, le roi s'écroule à bout de forces lorsque soudain tout se délite !
Boorman montre bien l'irrémédiabilité du destin et la fragilité et la fugacité de l'équilibre de toutes choses. La "trahison" de Guenièvre et Lancelot, tout comme cette abdication d'Arthur, sont traitées avec sensibilité et nuance, humanisant là encore la relecture du mythe.



Et la nature se fait pérpétuellement le prolongement et l'écho des êtres et de leurs agissements. Incandescente et ténébreuse sous le règne d'Uther Pendragon, verte, lumineuse et printanière lors de l'exploit et du sacre du jeune Arthur, magique, insolente et ensoleillée durant son règne, sombre, hostile et désolée lorsqu'il perd pied, crépusculaire et théatralisée à sa mort ...


Forêts mouillées de ruisseaux et de torrents, clairières, vallons, lacs, falaises érigées de dolmens, rivages embrumés, arbres dans lesquels on dort, on s'aime ou l'on meurt ...

Les sous-bois luxuriants se font l'écrin magnifique de la passion charnelle de Lancelot et de Guenièvre comme ils avaient été auparavant le décor rutilant du mariage de la reine et d'Arthur ; le désarroi du héro semble avoir tout figé dans un hiver rude et stérile, mais quand revient le dernier sursaut, Boorman fait galoper ses chevaliers au rythme assorti du réveil de la nature sous une pluie de pétales et de bourgeons éclos ...

La terre fondamentale, cette terre disputée, convoitée, divisée, unifiée enfin, belle, insolente et sauvage, exacerbe son immanence, engloutissant l'épée, fumant et tremblant, se conjugant en cavernes, en grottes, en bourbiers ; et l'eau sourd et court sans cesse telle une vie sauvage et magique, souvent pleine de mystère et de merveilles, constamment liée à la lutte et à la mort (douves des chateaux, cours boueux où l'on est supplicié, lacs et cascades au bord desquels o combat, noyade révélatrice de Perceval, bains ensorcelés de Mordred, rivages brumeux du chateau de Cornouailles, nef mortuaire d'Arthur ...)

Miroirs et reflets des paysages et des saisons mais également répercutions, répétitions et parallèles établis par le cinéaste dans sa mise en scène. Le brouillard trompeur qui contribuera au début du film à servir les manigances d'Uther (et la conception d'Arthur !) se redéploiera à la fin pour le dernier challenge (et la mort de celui-ci) ; à la danse envoutante et plus que suggestive d'Ygraine, répondra un peu plus loin, celle plus innocente de Guenièvre : dans les deux cas, le père comme le fils (Uther et ARthur) en seront subjugués ... La copulation sauvage d'Uther révélera les mêmes conditions magiques et brutales que le "viol" d'Arthur par Morgane ( dans chacune des scènes un être est (physiquement) abusé par des apparences trompeuses ; le duel acharné d'Arthur et de Lancelot renvoie à la joute pour l'honneur de Guenièvre (dans l'un et l'autre le mensonge transpire : dans le premier cas, Arthur furieux abuse du pouvoir magique d'Excalibur pour venir à bout de son adversaire imbattable, dans le second, l'enjeu du combat sert à étouffer la culpabilité de la reine (elle n'a pas encore succombé, pourtant son amour pour Lancelot est plus que réel !)) ; Excalibur plantée dans la roche par un roi moribond sera à nouveau brandie et plantée entre deux amants coupables par son descendant en fin de course ; le chateau onirique et son Graal symbolique apparaitront par deux fois (et figurés comme Camelot, le palais d'Arthur lui-même !) ... Cette coupe du Graal était d'ors et déjà annoncée par celle du mariage ou celles des festins de l'union de la table ronde ; elle se retrouvera dans le repaire de Morgane et de son rejeton (ces coupes trompeuses et vraisemblablement droguées) ...


Morgane, enfant déjà, particulière et médium, donnera naissance à Mordred, garçonnet blond et maléfique, et le piège de cette sorcière croyant surpasser et éliminer Merlin en l'enfermant dans un cocon de cristal, trouvera sa punition inverse dans l'ultime intervention de l'enchanteur : le sortilège annonné par Morgane (ce charme suprême qui revient en boucle dans le film) lui fera cracher d'interminables fumées et toute son illusoire jeunesse ...

Et les lieux se répondent et se retrouvent : le chateau du Graal n'est autre que Camelot, la grotte fluorescente où Merlin se retrouve emprisonné correspond à l'antre caverneuse dans laquelle Morgane élève son fils, le chateau assiègé de Cornouailles introduit celui du père de Guenièvre, l'intérieur animé de Camelot, plein de marchands, de jongleurs et d'alchimistes rappelle le campement bigarré qui étendu autour de la pierre sacrée dans laquelle attendait Excalibur ...


Pour beaucoup de personnages, la rédemption passera par la religion : Guenièvre expiera sa faute en devenant nonne, Lancelot se métamorphosera en un prédicateur hirsute et illuminé et le Graal divin sublimera Perceval et réveillera Arthur .

Cette construction réfléchie et toute en miroir s'appuie sur l'épure et la stylisation de la mise en scène. Le spectacle émane bien davantage des cadres, des paysages, de la magie des teintes et des lumières et de détails ou d'accessoires choisis que d'une représentation démesurée d'armées de figurants et de délires architecturaux. Quelques remparts moyen-ageux, les arches d'antiques dolmens, une forteresse à flanc de falaise et l'environnement photogénique de l'Irlande suffisent à crédibilser et à magnifier l'argument.

De Camelot on n'aperçoit guère que la verticalité métallique d'immenses murailles ; Merlin finit enchanté au milieu des délires pop d'une caverne toc et multicolore ; les mirages du Graal affectent aujourd'hui une ésthétique presque approximative ... Qu'importe !

L'arbre aux pendus, les apparitions oniriques et ricanates de Mordred, la caverne -antre de Morgane , son auto-accouchement dépeint comme un (jouissif !) sabbat, les florescences plastiques de la grande salle de la table ronde, les intérieurs minéraux et trappus du chateau de Cornouailles, la chevauchée éperdue et romanesque de Guenièvre allant rejoindre son bel amant, la main d'argent de la Dame du lac, le mariage rutilant et sylvestre d'Arthur, la boucherie finale sur fonds de soleil pourpre ... tant de séquences, de détails et d'instants qui s'impriment sur la rétine et dans la mémoire !

Verts, bleus, orangés ... , la gamme chromatique rutile de couleurs encore sublimées par les flous et les scintillements réguliers des éclairages et de la photographie ; la forêt, les armures, les métaux, la nature irradient constamment ...




L'imagerie flirte sans détours avec la brutalité et la rudesse obligées de son inspiration. La mort, la destruction, le chaos et le sang font partie intrinsèque de l'univers arthurien ; on meurt brutalement, de manière souvent spectaculaire ... ; le Duc de Cornouailles, désarçonné par son cheval effrayé, s'écrase sur des piques ; la quête du Graal réduit les chevaliers à l'état de cadavres, les arbres croulent sous les dépouilles de pendus joyeusement picorés par les corbeaux ; Morgane et son fils supplicient à tour de bras et Mordred étranglera sans ménagement sa mère devenue vieillarde et misérable avant de s'entretuer consciencieusement avec son père Arthur ....

Mais, si la violence et l'apreté des caractères et des situations menacent de primer, Boorman réussit cependant à insuffler un humanisme et une sensibilité bienvenus aux schémas quelque peu hiératiques de la légende.
Et l'humour requiert finalement ici toute sa place : Merlin, mieux que n'importe quel autre personnage, possède le recul nécessaire à cette ironie. Ses savoureux échanges avec Arthur, son regard aussi affectueux que résigné sur l'engeance humaine, sa relation ambigue avec Morgane ...
L'enchanteur ponctue les morceaux d'anthologie de saillies dédramatisantes et joyeuses ( parfois même presque trop systématiques et à la limite du procédé et du cabotinage !)

La mise en scène, elle-même, révèle par instant le regard malicieux du réalisateur :
Uther, par exemple, est dépeint sans nuances ; l'oeuvre en fait un despote grotesque. Et la séquence dans laquelle il possède Ygraine, encore tout armuré, alors que le mari de la belle se fait empaler de toute autre façon, prête à rire de bon coeur.
Morgane, semblablement, est jouée tout en excès, en clichés et en grimaces ... avec bonheur !
Et les rencontres, les premières confrontations des différents protagonistes s'avèrent régulièrement traitées sur un mode humoristique :
Guenièvre aussi décontenancée que séduite en découvrant un Arthur plein de fougue lancé dans le sauvetage du chateau de son père ; Morgane, fillette déjà retorse, narguant Merlin lorsque celui-ci vient récupérer le bébé (son demi-frère) auquel Ygraine a donné naissance ; Artur, jeune écuyer, victorieux malgré lui de l'extraction d'Excalibur, suivant un Merlin bien inquiétant et énigmatique dans la forêt ; la rencontre de Lancelot et de Perceval ...
Les acteurs paraissent visiblement prendre plaisir à camper ces illustres figures. On reconnait certains : Helen Mirren (qui a rarement été aussi ensorcelante (c'est le cas de le dire !)) ; Gabriel Byrne, Liam Neeson, Patrick Stewart ... sans oublier les membres du "clan" Boorman (Katherine, Charley ...)

Indissociable de l'oeuvre, l'illustration musicale permit à l'époque la (re)découverte par le grand public des hymnes wagnériens et des Carmina Burana de Carl Orff, habilement associés aux interventions bien imaginées de Trevor Jones. "Le Crépuscule des dieux" en fil conducteur, "Tristan et Yseut" pour mieux dépeindre les tourments passionnés de Guenièvre et Lancelot, "Parsifal" lors des apparitions oniriques du Graal, "O Fortuna" pour les chevauchées épiques ...
John Boorman utilise avec brio les somptueux instrumentaux des opéras de Richard Wagner ; la musique magnifie et exacerbe à merveille les éclats inspirés de son livre d'images ...


En conclusion et pour reprendre ce qui a déjà été dit ailleurs, "Excalibur" bien qu'imparfait, bricolé et parfois presque trop grandiloquent, s'affirme comme une belle et mémorable réussite, et de toutes manières beaucoup plus humain, touchant, beau et marquant que les beaucoup plus récentes illustrations cinématographiques du style héroic-fantasy (la trilogie du "Seigneur des anneaux "ou "Le Roi Arthur" (voir l'atroce et trop délibérément artificiel "300" !) pour ne citer que ceux-là ...), infiniment plus adulte et autrement plus personnel ! ...

Il était une fois (7) : Jason et les Argonautes




JASON ET LES ARGONAUTES




Pélias, un despote, s'approprie par la force le royaume d'Aristos. L'oracle a cependant annoncé que l'héritier de celui-ci échapperait au massacre et se vengerait le moment venu. Et effectivement, des années plus tard, les Dieux confrontent Pélias et Jason, le fils d'Aristos. Ignorant l'identité du félon, le jeune homme qui veut récupérer le trône de son père se laisse influencer : la mythique toison d'un bélier d'or se trouve en Colchide, là où nul navigateur n'a réussi à s'aventurer ; cette toison garantira à Jason la victoire sur celui qu'il veut anéantir. Par ce stratagème, Pélias pense se débarrasser à jamais du jeune importun. Ce sera sans compter sur la bravoure du héro ! Aidé par les Dieux de l'Olympe, Jason s'embarque avec tous les athlètes les plus vigoureux de la Grèce. Titans, harpies, tempêtes et épreuves se succèdent mais l'Argo, son navire, arrivera finalement à bon port. Jason, appuyé par Médée princesse de Colchide, récupérera la toison d'or et ira jusqu'au bout de se destinée ...



Avant tout créé de manière à servir et à mettre en valeur l'admirable travail de Ray Harryausen, "Jason et les Argonautes" est le nouveau fruit de sa collaboration avec le producteur Charles H. Schneer. Après la réussite du "7ème voyage de Sinbad", le duo n'allait pas effectivement pas s'arrêter en si bon chemin ! Et si le choix d'un réalisteur se porte sur Don Chaffey, un honnête et ordinaire "faiseur", Harryausen continuera à supperviser lui-même les passages incluant ses fabuleux trucages. Expert incontournable de l'animation image par image de figurines créées par ses soins, cet artisan hors pair s'est illustré comme le chantre d'un cinéma à la poésie inimitable !


On l'aura compris, plus que les acteurs (peu connus) et plus que le soucis même de la mise en scène (agréable, mais d'une plate conventionnalité !), l'histoire tirée de la Mythologie grecque servira à justifier les savoureuses séquences du maitre en effêts spéciaux.
Après son cyclope, ses monstres préhistoriques, se femme reptile et l'homoncule redoutable du "7ème voyage ...", quelles surprises Ray Harryausen nous a-t-il donc concocté ?


Le scénario s'inspire de la légende des Argonautes. Condensé, adapté à la sauce hollywoodienne, quelque peu tronqué et "remixé" avec des références à d'autres mythes, le récit s'attache davantage au périple de Jason qu'aux origines de la fameuse toison d'or ou aux détails et aux suites moins héroïques de son histoire (le destin tragique de la belle Médée par exemple ...)

Péplum fantastique, l'oeuvre emprunte aux deux genres, associant le côté tragédie épique, les dialogues empatés et sentencieux et les beaux décors antiques de l'un à la féérie naïve et colorée et aux intrusions merveilleuses de l'autre. Ainsi, si héros et guerriers grecs, trahisons, complots, périples et malédictions relèvent du pur péplum, les régulières interventions des Dieux olympiens tout comme les irruptions des créatures ls plus extraordinaires célèbrent talentueusement le meilleur d'un cinéma fantastique spectaculaire et "familial".

Et ce sont donc ces monstres qui priment, eux que l'on attend et que l'on est venu voir : Talos, tout d'abord, une colossale statue de bronze qui s'anime soudainement et qui met en péril les navigateurs trop imprudents ;

les Harpies, empoisonnantes femmes-oiseaux ;


puis une hydre à 7 têtes, tel un dragon redoutable veillant sur la toison ;


sans oublier le clou final d'une armée de squelettes plus que vindicatifs ...


Le Merveilleux s'épanouit également lors de la matérialisation ou des interventions divines : cette figure de proue à l'effigie d'Héra qui roule ses yeux fixes et qui parle et conseille ; cette apparition d'un Poséïdon barbu et couronné à la grande queue de poisson qui retient les falaises d'une gorge menaçant de s'ébouler ; Hermès et Zeus ; ce bassin dans lequel les dieux observent les humains, cette carte, comme un jeu, un échiquier, sur lequel ils disposent leurs effigies comme des pions ...

Et la magie de cet univers mythique et ancestral fait partie même du quotidien ; le sacrifice et les prédictions qui inaugurent la première scène plantent d'emblée sa dimension sacrée et irrationnelle.

Les statues monumentales des déesses et leurs visages de bois ou d'or introduisent et pérénisent leurs plus humaines incarnations nimbées de voiles ou de fumées ténébreuses ; un vieillard au faciès impénétrable amène le héro dans les vestiges de ce qui s'avère bien vite son propre temple pour la révélation de toute sa réalité divine (il s'agit en fait d'Hermès, le messager des dieux !).

Et les protagonistes, habitués aux célébrations de ces idoles, ne s'affolent pas outre mesure de leur confrontation directe avec ces déités : Lorsque Jason est amené jusque sur l'Olympe, il ne s'avère guère désarçonné et s'exprime sans détours face aux impressionantes (et gigantesques)sommités qui l'environnent ; lorsque Poséïdon jaillit des flots, les Argonautes paraissent trouver cela beaucoup plus pratique (il les aide) que fantastique ou surprenant ...


Ainsi, la magie fait-elle partie intrinsèque de ce monde : toison d'or qui rescussite et garanti harmonie, victoire et prospérité à ses possesseurs, squelettes belliqueux sortant de terre, statues vivantes et parlantes, fleurs dont l'application fait instantanément disparaitre la moindre blessure, falaises maudites dont les roches menacent systématiquement les marins qui les traversent, magicien et prétresse, oracle et maléfice tel celui qui condamne l'aveugle Plinée à ne jamais pouvoir gouter les mets qu'on lui apporte (systématiquement dérobés par les insatiables Harpies) ...

Et ces dieux qui actionnent et tirent toutes les ficelles, décidant arbitrairement du sort des uns et des autres, se révèlent ici presque plus humains que les hommes eux-même ! Zeus et Héra, couple emblématique et originel, s'affichent ainsi à intervalles réguliers dans la blancheur, les marbres et le dorures de leur domaine tels un vieux couple dans son salon, se chamaillant et se querellant sans cesse. Jason, comme leur nouveau jouet, se fait l'enjeu de leurs joutes capricieuses.
La jamesbondienne Honnor Blackman campe une reine des Dieux pleine de majesté et d'attentions, à la fois puérile et maternelle, mère et femme ... ; Zeus, quant à lui, resemble à un bon vieux patriarche un brin mégalo et quelque peu macho et borné ...

Et cette scène introduisant le héro au sein même du domaine des Dieux marque, parmi tant d'autres, l'opposition perpétuelle du grand et du petit ; la grandeur (?) des uns étant représentée non seulement symboliquement mais de manière littérale à la petitesse grotesque des hommes (agités par de basses, ridicules et matérielles inclinations !)

Ces idoles et ces effigies monumentales, le trésor des Dieux protégé par Talos, trésor dont les perles arborent la taille de citrouilles et dont les épingles d'or peuvent servir de javelot, Talos lui-même tout comme l'Hydre fantastique, Poséidon, Hermès ou Hécate ... : les représentants et les émissaires du Bien comme du Mal s'avèrent continuellement gigantesques ; à l'image de cet océan sans limites et du périple incroyable des Argonautes ("Jamais personne ne s'est aventuré si loin !" ne cessent de souligner les protagonistes !)


De la même façon, le Haut et le Bas sont régulièrement stigmatisés. Hauteurs de l'Olympe et points de vue de ses éminences scrutant le monde des hommes, couloir rocheux s'éboulant en avalanche sur les navires en contrebas, vol d'Hermès ou vols désordonnés et infernaux des Harpies, ascension de ruines et de falaises escarpées, chute de l'Argo, malmené par Talos ou chute d'un filet sur les hideuses femmes-oiseaux ... On escalade, on grimpe ; on saute d'un vaisseau ou d'un précipice pour mettre un terme à des rixes trop mal engagées ; des boules de feu surgissent des nuées et incendient la dépouille d'un dragon à 7 têtes ...

Plus globalement et d'une manière plus imagée, tout est question de noblesse et de bassesse (celles des Dieux, des héros et des hommes ...), de pouvoir, de conquête, de récupération. Et chaque personnage cherche à se dépasser, à s'approprier puissance ou victoire, à aller au-delà de soi, plus haut, plus loin ... :
Jason cherche à récupérer un trône, un titre, un honneur et il s'illustrera comme le glorieux détenteur de la mythique toison d'or ; Pélias envie et usurpe la régence d'un royaume qui ne lui revenait nullement ; Acaste, son fils, désire soulever les hommes et tente de les liguer contre Jason pour contrecarrer ses plans et prendre sa place ; Médée dépasse sa stérile et virginale condition de prétresse pour s'élever à la passion que lui inspire le beau héro ...


Et ce héro, justement, se révèle évidemment tel qu'on pouvait l'attendre ; haï et jalousé par ses pairs (pères ?), marginalisé par les ressorts du destin et adoré des femmes (Héra ne parait pas insensible à l'agréable plastique de son vainqueur, Médée parait très rapidement et immodérément éprise !)
Avancé et prédestiné par les sentences des oracles, désigné par une marque distinctive presque triviale (Jason apparait comme l'homme chaussé d'une unique sandale), secondé par les Dieux qui le protègent (Héra l'aide et le conseille à 5 reprises), mais ne devant finalement compter que sur sa propre valeur et sur son statut légitimé de surhomme pour venir à bout de toutes les épreuves et de sa quête, Jason possède la pureté, la droiture, le courage et la ténacité requis.
Il n'en va pas de même pour tous les membres de son équipe !
Si la légende de Jason dépeignait les Argonautes comme la fine fleur des héros de la Grèce antique (Castor et Pollux, Orphée, Atalante, Pélée, Thésée ... auraient fait partie du voyage), il n'en subsiste guère ici qu'un Hercule velu, borné et imprudent qui cause par sa négligence le réveil de Talos. L'équipage s'avère rustre, pas vraiment subtil, grossier et influençable (le perfide Acaste manque par deux fois liguer les hommes contre Jason !) ; bref, des muscles et de la témérité mais peu de jugeote et d'esprit et point de noblesse !
Et lorsque ces vaillants navigateurs arrivent enfin en vue de la Colchide, il s'en faut de peu qu'ils ne s'abandonnent à leurs prédispositions barbares et guerrières en projetant d'attaquer comme des pillards sans foi ni loi !
En somme : des brutes plus habiles à manier la rame et le glaive qu'à faire fonctionner leurs méninges ...

A deux reprises, l'amitié virile (et une certaine idée de la fidélité et des sentiments qui unissent malgré tout ces brutes) sont cependant (dramatiquement) soulignées : Hercule, bouleversé par la disparition de son compagnon Ylas, refuse de continuer le périple tant qu'il n'aura pas retrouvé la trace du jeune homme (les Argonautes sont obligés de l'abandonner en route) ; de la même manière, Euphémos plonge au secours d'Acaste (qui le remerciera en le poignardant !)

Et si le portrait des Dieux grecs n'a rien d'exemplaire et s'il manque volontairement de solennité, si Zeus et Héra paraissent puérils et capricieux, les hommes de leur côté se révèlent encore bien pires ! Effectivement, ils n'affirment jamais leur existence et leurs motivations que par des actions répréhensibles.
Le vol et l'appropriation illégitime des biens d'autrui reviennent en leitmotiv : Pélias envahit le royaume d'Aristos et prend sa couronne, n'hésitant pas à assassiner de sa propre main ; Hercule, méprisant l'avertissement de Jason (et d'Héra), dérobe une grande épingle d'or au trésor des Dieux ; Les Harpies dévorent inlassablement les repas qui ne leurs sont pas destinés ; Jason vole à Aetès son bien le plus précieux (la toison d'or mais surtout sa fille Médée !) ... le but de toute l'éxpédition ne s'avérant en définitive qu'une sorte d'aventureux cambriolage !

De la même façon, pullulent trahisons, mensonges et désobéissances. Pélias, sauvé de la noyade par Jason, lui cache cependant son identité et ne songe à le remercier qu'en se débarrassant de lui ; Acaste, le fils de Pélias, infiltre l'équipage pour empêcher la réussite du héro et il dénonce traiteusement les intentions de Jason au roi de Colchide ; Hercule et Ylas enfreignent l'avertissement des Dieux ; Médée va jusqu'à trahir son père et son pays par amour pour Jason ... Et si les épreuves se succèdent, si les mésaventures s'abattent sur ces héros finalement dépourvus de noblesse et de mérite, c'est justement peut-être pour leur faire payer leur bassesse et l'intéret belliqueux qui les anime !

Adversaire à la fois le plus familier et le plus redoutable, la mer rappelle les chants légendaires des aèdes, les voyages extraordinaires d'Ulysse, ces naufrages, ces sacrifices et ces créatures aquatiques dont fourmille la mythologie grecque.

Symbole constant du danger comme de la liberté, de la découverte et du voyage, de la vie comme de la mort, la mer, l'eau, évoque constamment à l'homme l'humilité qu'il aurait une facheuse tendance à oublier ...
D'ailleurs, les principaux protagonistes risquent tous la noyade à un moment ou à un autre : Pélias est attiré par Héra dans le fond d'une rivière ; Acaste, plongeant à la mer mais ne reparaissant pas, est tenu pour mort ; le navire de Médée est réduit en bouillie par les roches magiques et la princesse aurait certainement péri sans l'intervention des Argonautes ; l'Argo, lui-même, se retrouve malmené et détruit par le géant Talos et tous ses occupants finissent à l'eau ...
L'amour même, lui aussi tumultueux et incontrôlable, l'amour-jeu gentiment querelleur de Zeus et d'Héra, l'amour-passion de Médée pour Jason, n'a finalement rien de véritablement positif ! La princesse de Colchide, dominée par les élans de son coeur, n'hésite guère avant de baffouer son peuple et sa famille ; et si le film se cantonne à ne narrer que sa rencontre avec le héro grec et leur fuite de Colchide, on sait que l'avenir de leur union sera marqué par la déception, le drame et le sang ... (elle sera délaissée par Jason et tuera leurs enfants !)
La mythologie relate semblablement avec moult détails les écarts et l'infidélité récurrente de Zeus ... Les avantages et les délices de la passion s'avèrent continuellement dépassés par leur évidente brièveté, Dieux et héros se révélant inévitablement bien plus attirés par l'Aventure (et les aventures !), la gaudriole et les faits d'arme glorieux que par la morne et douce tranquilité d'un amour éternel : l'action, la camaraderie virile et des étreintes interchangeables plutôt que l'emprisonnement du couple !
Le poids et les prérogatives de la descendance délimitent les contours du drame : Jason veut venger l'affront fait à son sang et récupérer ce qui lui revient de droit ; son père et ses soeurs ont été décimés, son trône a été usurpé ...
Le film prolonge le thème de la filiation avec l'intervention larvaire d'Acaste, fils du tyran Pélias, recruté comme les autres Argonautes sur ses aptitudes physiques mais, en fait, entièrement dévolu à la cause de son père, faux et fourbe ... Médée n'aura pas la fidélité ni le respect de ses congénères masculins : elle contrera et trahira la volonté paternelle (et Aétes le lui fera payer en n'hésitant pas à lui décocher une flèche presque fatale !)
Réalisé en 1963, "Jason et les Argonautes" affecte une certaine et charmante désuétude. Les dialogues théatraux, le traitement très littéral et sérieux des situations et des personnages, la neutralité plutôt harmonieuse de la mise en scène et de la direction artistique, les redondances de la trame ajoutés à l'indispensable (et cependant légère) touche humoristique conférée par le couple divin Zeus-Héra et aux poétiques prouesses des effêts spéciaux ..., l'oeuvre conserve un attrait presque émouvant. Aujourd'hui démodée mais pourtant totalement intemporelle, pompeuse mais finalement modeste, la réalisation souffre néanmoins d'un regard trop essentiellement tourné sur la mise en valeur de ses trucages. Le mythe sent le prétexte et manque cruellement de souffle épique, de lyrisme et d'un style plus marqué. Le spectacle est réjouissant et les morceaux de bravoure savoureux mais les archétypes n'ont que bien peu de chair et les protagonistes, tous assez fades et prévisibles, peinent à déclencher une réelle adhésion.

Curieusement, les créatures artificielles de Ray Harryhausen, ces Harpies caquetantes et violettes, ces squelettes aux faciès mauvais, ont presque plus de caractère ! Et ces effêts spéciaux, parlons-en justement ! Harryhausen se surpasse au fil de ses réalisations. La statue de bronze de Talos semble réellement de métal et la confrontation de cette figurine rendue gigantesque avec les acteurs et les décors réels par la magie du procédé de la Dynamation est souvent saisissante. La capture des Harpies s'avère semblablement très réussie, même si on pourrait regretter de ne pas avoir le loisir d'observer les monstres de plus près.

La plus bluffante et mémorable des séquences demeure le combat final contre l'armée née des dents du dragon. La maitre de l'animation n'a pas choisi la facilité en confrontant une dizaine de squelettes à Jason et ses comparses. La fluidité et la rapidité des mouvements des créatures, la mobilité et la recherche dans les "chorégraphies" et le déroulement des combats demeurent à jamais mémorables !


Au niveau ésthétique, les couleurs chatoyantes jouent la carte postale antique à renfort de nuées et de flots bleus, de capes et de voilures pourpres, de déserts et de rocailles jaunâtres écrasés de soleil ;


Quelques audaces bienvenues viennent tout de même éclairer plus oniriquement les décors de la Colchide tant attendue : cette salle du temple d'Hécate où sous les regards d'une effigie à trois têtes a lieu un ballet violet et doré dont Médée se révèle l'étoile ou ces cavernes brumeuses et bleutées devant lesquelles trône et scintille la mythique toison ...


Costumes et décors dépeignent avec une fidélité et une crédibilité aussi soignée que discrète cette Antiquité légendaire. Toges, capes et jupettes, armures, casques et sandales, jusqu' à cette coiffure impeccable (et ridicule) d'Aétes et aux boucliers ornés de pieuvres et de scorpions de son armée de squelette ... pas un détail ne manque et ne détonne ...

Le budget non extensible et l'argument aventureux privilégient des extérieurs naturels, plages et ruines, aux architectures colossales et à une reconstitution grandiose trop détaillée. Les scènes de l'invasion du royaume d'Aristos, au début, manquent d'ailleurs sérieusement de spectaculaire.


Le choix judicieux de Bernard Herrmann pour l'illustration musicale sert les images avec tout le mystère, l'emphase et les colorations nécessaires. A la fois moderne et descriptive, harmonieuse ou inquiétante, tour à tour conquérante, grotesque, dramatique ou lumineuse, la partition n'est jamais anodine.

Habilement construite, l'oeuvre est sans temps morts, nous propulsant dès la première séquence dans le vif du sujet. Bien évidement elle choisit de passer sous silence de grands pans du récit mythologique : l'éducation de Jason par le centaure Chiron, son passage aux Enfers, les péripéties de son retour dans sa patrie et comment Médée l'aida encore à éliminer Pélias .... La fin, presque brutale, cède le dernier mot aux Dieux forcés de reconnaitre le mérite du héro : "Qu'ils savourent leur succès !" prévient Zeus en conclusion, "Bien d'autres aventures les attendent , car je n'en ai pas encore fini avec Jason !" Le générique final survient, plaqué sur l'image de l'Argo quittant la Colchide, comme une promesse de suite à venir ...

(Re)visionner "Jason et les Argonautes" et c'est toute l'innocence et la magie du "cinéma de papa" qui rejaillit ! Les souvenirs télévisés de l'enfance, ces soirées où l'on vous permettait de veiller un peu plus tard, "La Dernière séance" ou "La Séquence du spectateur" ... L'oeuvre semble aujourd'hui bien imparfaite et bricolée en comparaison des prouesses toujours plus exagérées des productions actuelles. N'empêche, son charme nostalgique et désuet, la sincérité et le premier degré réjouissant de son traitement, l'indéniable poésie de l'art de Ray Harryhausen et le kitsch insouciant et charmant de l'ensemble restent à jamais incontestables.




lundi 1 septembre 2008

Il était une fois (6) : Le Voleur de Bagdad






LE VOLEUR DE BAGDAD





Ahmad, jeune calife de Bagdad, se retrouve victime d'une machination : son grand vizir, Jaffar, réussit à usurper le trône et le fait jeter en prison.
C'est là qu'Ahmad fait la connaissance d'Abu un petit voleur plein de ressource.
Evadés grâce à l'astuce du jeune garçon, les deux amis gagnent la cité de Bassora ; Ahmad s'y éprend de la fille du sultan. Hélas ! Le destin fait que la jeune femme s'avère promise à Jaffar le félon ! Ce traitre est également magicien : il se débarrasse une nouvelle fois d'Ahmad en le rendant aveugle et transforme Abu en chien !
Mais l'amour et le courage auront finalement raison des sortilèges.
Un génie monstrueux, trois voeux exaucés, une pierre sacrée dans laquelle on peut tout voir, un tapis volant, un arc magique et la bravoure et la fidélité d'Abu, le petit voleur de Bagdad, se feront les alliés de la victoire finale du Bien sur le Mal ...




Producteur aussi opiniâtre qu'aventureux, Alexander Korda est l'homme à la genèse de ce projet mémorable.
Débutée en 1938, l'oeuvre ne sera achevée que pour les fêtes de la fin de l'année 1941 ! Entre temps, bien des changements, des revirements, des contretemps ... et l'arrivée de la 2ème guerre mondiale !
Ordinairement (et justement) attribué au divin Michael Powell ("Le Narcisse noir", "Les Chaussons rouges", "Les Contes d'Hoffmann", "Le Voyeur" ...), "Le Voleur de Bagdad" est la résultante du travail d'une poignée de réalisateurs. Originellement prévu, Ludwig Berger ne possédait ni la maitrise ni le talent nécessaires ; Powell fut donc recruté pour lui succéder, secondé par Tim Whelan pour certaines scènes d'action.
Commencé en Grande-Bretagne, le film fut finalement terminé aux Etats-Unis par Alexander Korda lui-même (aidé de son frère Zoltan). William Cameron Menzies participa lui aussi au tournage ...
Korda avait négocié les droits de la version plus ancienne de ce conte des Mille et unes nuits, celle de Douglas Fairbanks ; au final, deux films et deux adaptations foncièrement différentes, celle-ci supplantant totalement son aïeule.



"Le Voleur de Bagdad" évoque toute la magie, le professionalisme et l'enchantement d'un certain "age d'or" du cinéma. Européenne, cette superproduction n'a cependant rien à envier à ses consoeurs américaines : intrigue mèlant aventure, rebondissements, merveilleux et romanesque ; photographie et couleurs chatoyantes ; décors et direction artistique inspirés ; effêts spéciaux bluffants à l'époque, d'une poésie infinie aujourd'hui ... Bref, un bijou !

Et plus que tout, c'est l'inimitable "patte" de Michael Powell qui ressort ; ce sens inégalable de la couleur, la stylisation et l'élégance visionnaires et toujours mémorables de sa mise en scène ...
Comment oublier la beauté touchante des images, les minarets bleus de Bagdad, son port animé et multicolore, les intérieurs ajourés de la demeure de Halima où sommeille une princesse, ce cortège royal interdit aux regards, le jardin assoupi et romantique de la fille du sultan, l'automate meurtrière ou le temple sacré sur les toits du monde ... ?



Le scénario réorchestre différents thèmes empruntés aux contes orientaux pour une fantaisie riche en péripéties.
Les motifs du génie "domestiqué", du jeune héro transformé en chien, celui de l'usurpation du califat ou cet autre d'une princesse que nul ne doit apercevoir sous peine de mort, tout comme ceux du cheval et du tapis volant ou encore du travestissement en garçon de la belle fuyarde ..., sortent tout droit des récits des Mille et unes nuits (Abu évoque d'ailleurs directement Sinbad le marin !)
La kitscherie somptueuse égrenne les clichés d'un Orient fantasmé, diapré de couleurs, parsemé de voilages, de marbres et d'arabesques, de belles alanguies, de monstres, de statues et de turbans ...

La distribution internationale associe l'altier Conradt Veidt (et les souvenirs de l'expressionniste "Cabinet du Docteur Caligari") à la photogénie juvénile de Sabu (le protégé de Korda et de Powell), au savoureux Rex Ingram (le génie) et à un John Justin (Ahmad), un brin compassé ...
Les figurants, parfois saisis d'un oeil quasi documentariste (les scènes du port), apportent une touche toute humaniste, émouvante ou humoristique aux belles séquences d'extérieur.


Pléonastique aux enjeux et aux outils cinématographiques, le motif de la Vue soutend toute l'oeuvre. Michael Powell s'en servira exemplairement dans toutes ses créations, jusqu'au "clou final" du "Voyeur", comme un véritable testament.

Voir ou ne pas voir ; l'oeil s'impose dès le départ.


Cet oeil peint sur la coque du fringant navire de Jaffar donne le ton d'emblée ...

Voir son peuple de près. La curiosité d'Ahmad lui sera fatale ; déguisé en voyageur et mèlé à la foule, le calife ne pourra plus réintégrer le palais !

Voir une princesse trop belle malgré les dangers et l'interdiction (personne ne doit voir la fille du sultan avant son mariage !) ; la voir ... et en tomber follement amoureux ! La punition, là encore, se révèlera à la mesure de l'affront : Ahmad sera réduit à la cécité par son ennemi et rival.

Voir dans une pierre précieuse sacrée comme dans une boule de cristal ; cette pierre rouge, telle un 3ème oeil sur le front d'une idole gigantesque.

Et la caméra de souligner en gros plans réguliers le regard hypnotique et glacial de Jaffar, celui amoureux et rêveur d'Ahmad, le regard facétieux et brillant d'Abu, fixe et ensorcelé de la princesse ...


Ici, plus qu'un corps, le personnage s'avère effectivement avant tout des yeux !
Les décors et les costumes se faisant continuellement les instruments et les ornements de tous ces regards ; les permettant, les soulignant, les compliquant sans cesse ... Voiles des femmes, moustiquaires et drapés des couches, baldaquins et chaises à porteurs dont on soulève les rideaux ... , cloisons de bois ajourées, persiennes et volets, lucarnes et jalousies ...

Voir sans être vu. Voir par magie et par le biais de médias occultes, boule de cristal ou pierrerie fantastique ...

Voir sans plus voir ; être aveugle ou aveuglé, hypnotisé ou ensorcelé par le parfum néfaste de la rose bleue de l'oubli ...

De la même manière, on se cache ou ne montre, érotisme suprême, que l'essentiel et le minimum : là encore ses yeux émergeant des voiles et des turbans ...

Et les apparences, une nouvelle fois, se révèlent évidemment trompeuses :
Jaffar, le vizir dévoué, s'avère un traitre ! Maltraitant et terrorisant le peuple au nom (usurpé) de son maitre et n'hésitant pas à fomenter un piège qui le débarrassera de celui-ci, il réussit à prendre sa place. Plus loin, le même Jaffar se fait passer pour un médecin capable de guérir la cécité d'Ahmad afin d'amener la princesse sur son bateau et de l'enlever ...

De son côté, Ahmad, puissant (?) calife, empreinte l'apparence d'un étranger de passage à Bagad afin de se fondre dans la foule et de sonder son peuple incognito ; la fille du sultan prend son reflet pour un génie aquatique et séduisant ; il deviendra ensuite un fugitif et un mendiant hadicappé ...

Abu, jeune voleur, révèlera toute la richesse, la bienvaillance et la grandeur de sa personnalité ; et, contre toute attente, c'est lui,le petit voyou, le véritable héro de l'histoire. Jaffar le métamorphosera auparavant en un jeune chien ...
La princesse prend les habits et l'apparence d'un homme pour fuir le palais familial et une union qu'elle ne désire pas ; les statues s'animent ; d'une bouteille insignifiante rejetée par la mer surgit un génie gigantesque ! ...
Les êtres et les choses ne sont jamais exactement ce qu'ils semblent à priori.

Dans cet univers fantasmagorique et artificiel, dans ce monde tout de carton-pâte, de mate-painting et d'illusion, tout est factice et donc potentiellement trompeur !
Mensonges et manipulations, tours et ensorcelements, servent d'incessants traquenards.

C'est Jaffar qui persuade le calife de se mèler à la foule de ses sujets afin de le chasser du palais (et du trône !) ; c'est encore lui qui utilise Halima pour attirer Ahmad, le seul capable de réveiller la princesse. Jaffar hypnotise et trompe la fille du sultan, réussissant presque à lui faire oublier celui qu'elle aime et il jette le puéril souverain de Bassora dans les bras d'un automate programmé pour tuer !

Plus innocement, Abu, lui aussi, se révèle expert en tromperie et en astuces : il distrait ses geoliers pour mieux leur dérober leurs clés, roule les marchands dans la farine pour mieux les voler ; il joue de la bêtise et de l'orgueil du génie qui voulait l'écraser afin de le pousser à rentrer à nouveau dans sa bouteille, parvenant en fin de compte à obtenir ses services ...

Et au piège des cachots succèdent les pièges des intérieurs et des palais, au cadeau empoisonné d'une poupée assassine répondent les passages secrets périlleux que renferme l'effigie géante qui trône dans le temple de l'aurore, aux filets d'une immense toile d'araignée correspondent les liens qui entravent les amoureux, Ahmad écartelé face à sa princesse ficelée comme dans un cocon ...



Et l'histoire se fait quête.
Quête de connaissance, d'amour et de rédemption.
L'intrigue sert le parcours, le murissement, l'apprentissage de la vie et la découverte de soi de ses héros.
Quête d'une vérité, d'une réalité, altèrée et parasitée par tous les artifices et les figures imposées du conte comme par ceux du cinéma : dans cet univers aussi conditionné que référentiel, menteur et fantasmatique, le héro met toute une histoire à se révèler à soi-même !
Au final, une prophétie s'est réalisée ; la recherche est momentanément suspendue, résolue.
Le libérateur, issu des plus humbles, a surgi du ciel et a rétabli l'ordre et l'harmonie.
Le peuple a trouvé son sauveur, Ahmad la connaissance et l'amour et Abu la reconnaissance et la vraie liberté ...
Et qui dit conte, dit merveilleux et féérie.
La magie règne en maitresse.
Magie d'un exotisme onirique, aussi idéalisé qu'artificiel, d'un orientalisme hyperstylisé ...
Fraicheur surannée d'un cinéma d'un autre age ...
Magie permanente des ressorts et des arguments :
le palais aux 40 000 jouets et sa collection d'automates ; le cheval enchanté galopant dans les airs ;

les tours et les maléfices de Jaffar ; le génie fabuleux et ses pouvoirs extraordinaires ;


ce mystérieux temple de l'aurore érigé sur les plus hauts sommets ; le tapis volant ; l'oeil qui voit tout ; la rose de l'oubli et l'arc de vérité ... autant de vecteurs et d'instruments du merveilleux dont les noms, seuls, évoquent immédiatement le rêve et les enchantements !


Les créatures exacerbent encore la magie du récit :
Statue d'argent, belle et effrayante, comme une idole hindoue à six bras. Elle étreint le vieux sultan et le poignarde d'une grande épingle ...


Araignée et pieuvres gigantesques et monstrueuses. Djinn titanesque aux oreilles et aux ongles pointus ; coursier précieux, remonté et animé à grand tours de clé ; tribus verdâtres et poltronnes ; marionnettes liliputiennes ; enfant-chien ; courtisanes ; sorcier et ancètres sages et bienvaillants ...






Et peut-être encore plus mystérieuse et fantastique que tout le reste, la mer se fait l'élément-clé de l'oeuvre. Célébrée par les chants des marins dès l'ouverture du film, elle symbolise tour à tour aventure, rêve, projets et échapatoires, périls et surprises ...
Abu rêve de rejoindre les plus célèbres équipages pour une vie de découvertes ; Jaffar peut déclencher tempêtes et naufrages ...
Et les bassins des jardins royaux, mouchetés de nénuphars, renvoient les reflets de jeunes amoureux, alors que, dans les profondeurs liquides d'une statue colossale s'agitent de funestes tentacules ...


Et le film joue sur l'homonymie de son héro : voleur et volant, chapardeur et "aérien" ... ; le verbe "voler" se trouvant décliné dans tous ses aspects ! Effectivement, Abu est non seulement "le voleur de Bagdad" du titre, mais il passe une bonne partie de l'intrigue dans les airs, acroché à la chevelure d'un génie ou juché sur un tapis volant, propulsé dans une dimension divine chez les sages qui régissent l'équilibre du monde, suspendu à des cordes ou à une immense toile d'araignée ...

Lorsqu'il ne vole pas, Abu grimpe sans cesse. Pour se sauver, échapper à ses poursuivants, pour se cacher, pour s'emparer de quelque chose ...
Le héro est continuellement figuré en ascension. La symbolique de cette élévation concerne également la psychologie et la progression sociale du personnage qui, de simple et misérable petit voleur, deviendra le sauveur de Bagdad et se verra même proposer son gouvernement...

Abu incarne avant tout la liberté ; une liberté rayonnante, décomplexée et chevillée au corps, qui vaut à elle seule toutes les richesses. Une liberté perpétuellement renvoyée par le systématisme de ces motifs aériens ...


Et, comme contaminée par la dynamique de son héro, l'oeuvre conjugue sans cesse les motifs de l'envol ou de l'ascension :
Ahmad, habitué à voir les choses "d'en haut", du haut des remparts étouffants de son palais, apprendra très vite lui aussi à grimper partout, escaladant les murailles, se perchant dans les arbres, se dissimulant sur les toits pour apercevoir la princesse ... ; le cheval fabuleux, offert par Jaffar au sultan de Bassora, possède le pouvoir exceptionnel de fouler et de traverser les nuées et l'oeil magique d'une statue ne se trouvera qu'à l'intérieur d'un temple perché au sommet de la plus haute des montagnes ...

Et qu'est ce qui élève, qui grandit, qui transporte plus que tout ?
L'amour, l'amitié et le don de soi.
En ceci, la fable rejoint le moralisme et le manicchéisme des contes.

Si Ahmad, si vainement riche et puissant au départ, s'émancipe, s'évade et découvre la liberté et les réalités de la vie grâce à Abu, Abu, de son côté, apprend d'autres valeurs, la loyauté et l'esprit de sacrifice, par l'intermédiaire de son nouvel ami ...
Chacun s'épanouit finalement au contact de l'autre.


Abu, prêt à tout pour le bonheur de son compagnon, réussit même à museler ses propres intérets pour servir fidèlement Ahmad ; le petit voleur ira jusqu'à renoncer à ses rêves et à de palpitantes navigations ; il fera constamment preuve de bravoure et de désintéressement ...

Mais, lorsque Ahmad titille sa jalousie et sa possessivité en persistant à ne penser qu'à celle qu'il aime, le gamin, éxcèdé, provoque malgré lui leur séparation. Le sous-texte homosexuel n'ira bien entendu pas plus loin, et le final réunira heureusement les deux amis : Ahmad, comblé et entouré de ses deux amours, ne verra cependant pas ses fantasmes de ménage à trois se concrétiser ; Abu s'enfuira sur son tapis volant ...



Amusant de décrypter l'apparente naïveté d'un trait faussement puéril et bien moins léger qu'il n'y paraissait !

Sans cesse, le film oppose d'ailleurs malgré lui l'amour "conventionnel" et consensensuel d'Ahmad et de la fille du sultan à des allusions éminament plus sensuelles et plus inattendues !
La thématique exprimant la relation du jeune calife avec sa princesse tient continuellement du fantasme, du rêve, d'une sorte d'irréalité :
Ahmad s'éprend d'une femme qu'il ne peut pas voir (il outrepasse la défense de la regarder, puis, plus loin, ne réussit à l'éveiller de son sommeil enchanté que parce qu'il est aveugle !)
La jeune femme, de son côté, a vraisemblablement beaucoup de mal à croire à cet amant : elle le prend, au début de leur rencontre, pour un être magique et immatériel (un génie !) et elle se laisse finalement bien facilement hypnotiser et abuser par l'infâme Jaffar ... (on peut même pousser encore plus loin l'argument : tout, de son sommeil magique à sa fuite déguisée en garçon, de son entourage exclusivement féminin (et possiblement saphique !) à sa capacité d'oubli et à ce choix d'un amour toujours empèché et quasi impossible, clame sa peur d'un engagement véritable (et des hommes ! ?))



Et cet amour en technicolor adopte les clichés les plus attendus et les plus désuets, nimbant les regards mouillés de ses interprètes d'éclats vaporeux, lachant ses violons, ses déclarations absurdement lyriques et ses poses théatralisées de roman-photo ...


A côté de ces conventions (de ces simagrées ?), vibre une sensualité nettement plus nourrie et sentie : celle de ces odalisques accueillant et entourant Ahmad dans la belle demeure de Halima, celle de ce dernier jouet absolument fatal (une idole argentée à la peau bleue, aux bras multipliés et aux caresses inoubliablement subtiles (jusqu'à la mort !)), celle d'une vie sans entraves aux côtés d'un jeune et beau compagnon ... !

Ainsi, à l'enfermement et à la raideur ennuyeuse des obligations, des conventions et des "figures imposées", "Le Voleur de Bagdad" confronte une réalité éperdument plus surprenante, plus décalée, plus épicurienne et ludique ! Le jeu des comédiens, souvent outré et schématique, résonne et se répercute dans les jeux d'une intrigue rebondissante, dans les motifs de ce palais plein de jouets, dans ceux de ces automates fantastiques, de ces voyages et de ces défis. Après tout, et au cinéma plus que jamais et qu'ailleurs, la vie n'est qu'un jeu ! C'est aussi cela que le voleur enseigne au jeune calife : jouer et jouir ... Aux statuaires funestes, aux créatures extraordinaires (et irréelles ?), aux rictus et aux poses grandiloquentes du méchant vizir, à toutes ces figures quasi abstraites, le film oppose l'humanité, la vérité, la sensualité (au sens littéral du terme) d'Abu : manger, voler, nager, aimer ... vivre !

Esthétiquement, l'oeuvre demeure de toute beauté. Michael Powell exacerbera encore davantage son art étonnant des couleurs, des cadres et des volumes dans ses productions suivantes (le magnifique "Narcisse noir" !), mais, "Le Voleur de Bagdad" s'avère d'ors et déjà un vrai régal !

Les tons rouges et bleus, roses, verts ou orangés se marient dans d'audacieuses et chaudes combinaisons : marbres et nuits bleutés de Bagdad, murailles roses de Bassora, verts sourds des passages secrets et des corniches serpentines révèlées dans les intérieurs inquiétants d'une idole sacrée, coloris artificiels d'un jardin défendu qui évoluent avec l'humeur de la princesse, orangés, bleus et roses surprenants d'un campement irréel ....

Les décors, semblablement, exaltent toujours le merveilleux du propos avec une efficacité, une stylisation et un sens de l'économie d'une élégance et d'une maitrise confondantes ! Rarement surchargés et toujours très lisibles, les cadres privilégient l'harmonie et la mise en valeur des géométries, des motifs et des couleurs.


Les palais sont vastes ; leurs intérieurs architecturés de colonnades, de voutes, de piliers majestueux ou de courbes gracieuses, sans cesse réhaussés d'ouvertures, de cloisons ajourées comme des résilles, ne croulent jamais sous l'accumulation des accessoires. Les lignes sont pures et déliées. Aux séquences d'éxtérieur riches en détails et en ornements, la direction artistique oppose le calme et la sobriété des chambres, des jardins et des appartements ...


Le vide et le plein, le grand et le petit se confrontent ainsi continuellement : à l'agitation du port succède l'intimité lascive de la maison de l'énigmatique Halima, au remue-ménage précédant le passage de la princesse de Bassora succède la torpeur un brin étouffante de son jardin ; les rues et les interpellations animées de Bagdad laissent la place à un rivage nu et abandonné, les extravagances architecturales d'un temple boudhiste débouchent sur l'immensité vide et rocailleuse d'un désert ...

Pareillement, l'espace et le gigantisme des halls et des terrasses, des nuées et des paysages constament parcourus et survolés, répondent à l'enfermement des cachots, des navires et des alcoves ; le géant surgissant de sa bouteille contraste avec ces figurines minuscules que le sultan fait s'animer devant Jaffar. Abu, toujours affamé, se régale de saucisses installé sur l'impressionante paume du génie et le temple de l'Aurore (et ses gardiens aux tailles de puces) affecte toute sa réalité de maquette et les dimensions d'une maison de poupées ...


Salué (et récompensé d'un oscar !) pour ses effêts spéciaux et ses trucages, "Le Voleur de Bagdad" joue continuellement des caches, des surimpressions et des incrustations d'images. Bien entendu, l'artifice paraîtrait presque maladroit aujourd'hui ; les envols de génie, de tapis ou de chevaux semblent bien approximatifs lorsque les images de synthèse permettent tous les délires ! Bien sûr, ce géant planant dans les airs ou cette araignée toc et statique évoquent les limites techniques de l'époque (le film date tout de même du début des années 40 !), montrant bien tout le chemin et le progrès parcourus ... ; il n'en dégagent pas moins une poésie, une fraicheur et une naïveté qui ne dénotent en rien et contribuent même totalement à la magie touchante de l'ensemble.

Renvoyant au processus gigogne des contes dans le conte, ravivant là encore un procédé des "Mille et unes nuits", le découpage et le scénario jouent sur les flash-back et les appartés. Volontairement non chronologique, la trame préfère la surprise et les retours à une paresseuse linéairalité ; pareillement, elle ménage des zones d'ombre et des non-dits, ne montrant pas, par exemple, comment la princesse s'est retrouvée brusquement plongée dans un sommeil enchanté, ne détaillant pas davantage les tribulations d'Ahmad et Abu désormais mendiant et chien ni ce qu'il advint du royaume de Bassora après le meurtre de son sultan ...


Efficace et gentiment désuette, la musique signée Miklos Rozsa sert l'oeuvre avec une belle efficacité. Tour à tour arabisante, romantique ou purement descriptive, ponctuée d'hymnes et de chansons (l'air enlevé du jeune héro), elle s'avère en fin de compte harmonieuse et plutôt agréable (parfois tout de même presque "too much" (le chant des marins sur le port et ses aspects d'opérette pompeuse !))


"Le Voleur de Bagdad" demeure aujourd'hui encore la référence indétrônable de la fantaisie orientale et un must indémodable du Merveilleux à l'écran. Kitsch et rafraichissante,joyeuse et positive, l'oeuvre se redécouvre avec des yeux d'enfant. Ni mièvre, ni violent, jamais gratuit ni complaisant, ce petit chef-d'oeuvre témoigne du savoir faire d'un cinéma exigeant et généreux, d'une époque où les effêts (et les effêts spéciaux) ne passaient pas au premier plan, primant presque actuellement sur l'ésthétique ou sur l'intrigue, où les prises de vues et le montage ne s'obligeaient pas à l'agitation et à l'exagération systématique pour surprendre à tout prix !Hymne à la liberté, à la découverte, à l'ouverture et au plaisir, "Le Voleur de Bagdad" réussit à rendre attachants ses héros symboliques et peut se targuer de sa réussite, réunissant et satisfaisant tous les publics sans restriction ! Son histoire bien balancée, ses couleurs chatoyantes, son intelligente et illusoire simplicité, l'harmonie de tous ses éléments ajoutée à la classe et à la subtilité de sa mise en scène, s'impriment à jamais dans la mémoire.Un fleuron du cinéma à grand spectacle !

Il était une fois (5) : Blanche-Neige





BLANCHE NEIGE


La femme de Frédéric Hoffmann meurt dans un tragique accident le laissant seul avec leur petite fille. Après des années, le seigneur se remarie ; mais, entre Liliana, sa fillette, et Claudia, la nouvelle épouse, nulle entente ne semble possible.
Et, lorsque Claudia perd l'enfant qu'elle portait, la jalousie et la rancoeur n'ont plus de limites : instrumentalisée par son miroir magique, la marâtre sombre dans la folie meurtrière. Elle n'aura dorénavant plus qu'un but : éliminer cette belle-fille qu'elle tient pour responsable de ses disgrâces et faire renitre coute que coute son enfant mort-né, quitte à avoir recours à tous les sortilèges, les tours et les actes criminels afin d'assouvir sa vengeance.
Blanche comme neige mais plus résistante que prévu, Liliana viendra à bout de tous les maléfices, secondée d'un "prince charmant" très inattendu.
La sorcière et son miroir infernal seront finalement anéantis ...





Direct-to-vidéo réalisé par un inconnu, ce "Blanche-Neige" vaut cependant son pesant de cacahuettes ; ne serait-ce que pour les rictus, les visages et le choix de l'altière Sigourney Weaver dans le rôle-clé de la méchante reine qui n'a jamais cessé depuis Disney de hanter l'imaginaire enfantin, et pour le parti-pris foncièrement sombre et sinistre de cette adaptation.
































Subsiste le doute de la viabilité et de la raison d'être d'un tel projet : hybride rapidement destiné à encombrer les étagères des video-clubs ou les programmes télé de chaines cablées ... , à la fois trop et pas assez éloigné du conte-base pour trouver un large public ; peu recommandé aux plus jeunes et trop connoté et pauvre en spectaculaire pour les fans d'horreur ...

Demeurent les accros du Fantastique sous toutes ses formes, ceux que le conte éponyme a autrefois fasciné, quelques gays ou des gothiques "old-school" que la figure de la reine-sorcière a toujours fait fantasmer ... J'en suis !

Blanche-Neige, donc ; et à Blanche-Neige, en fait, ici, nulle allusion directe : l'héroïne se prénomme Liliana, la marâtre, Claudia, les sept nains se voient remplacés par une bande de malfrats en cavale, le candidat au rôle de prince charmant finit défenestré et le véritable "prince" est un paria ...


De la même façon, l'innocente princesse se révèle beaucoup plus humaine et vindicative et la vaniteuse reine, une femme blessée et rendue folle par l'échec tragique de sa maternité ...

Et rien de merveilleux, nulle joliesse, nulle féérie ... ; un Moyen-Age sombre et violent, des rapports humains difficiles voire extrêmes, de la noirceur à gogo ...


La direction artistique opte pour des teintes automnales, un dépouillem=ent et une sobriété un peu rudes des décors et des atmosphères ...

La gamme chromatique, franchement assourdie, décline la cohérence de ses couleurs torves : bruns, ocres, verts, gris, bleus froids, pourpres ... ; et les éclairages préfèrent l'ombre, les brumes et la lueur des cierges aux éclats et aux rutilances.


Epousant le ton sinistre de son intrigue, la mise en scène insiste sur la dureté et la laideur d'un univers qui n'a rien d'un pimpant livre d'images !

Tout est noir, austère et affreux ! Les loups féroces rôdent dans les forêts hivernales ; l'Inquisition torture et élimine toute vélléité de pensée libertaire ; les marginaux sont réduits à se cacher au fond des bois et à risquer leur vie dans des mines dangereuses ; les nourrissons morts-nés sont jetés au feu comme des déchets ; les notables et les possédants s'avèrent aveugles et passifs alors que la misère s'encrasse dans des tavernes borgnes ; les corbeaux et les reptiles se font le bestaire peu accueillant d'un monde partout hostile ...



Plantée dans un Moyen-Age, finalement assez crédible, l'oeuvre surprend aussi par ses partis-pris réalistes et par ses renvois (vérifiés ou pas) aux peintures et aux témoignages de ces époques : la cérémonie du mariage de Frédéric et Claudia qui les présente couchés dans leur lit nuptial alors que toute l'assemblée défile en psalmodiant et en les baptisant tour à tour évoque directement certaines gravures du XVème ; semblablement, les madrigaux et les chants de la "reine", les danses et les musiques de bal, s'inscrivent dans une apparente vérité historique ; même chose pour les études de médecine de Peter à Paris ou pour le stylisme irréprochable des costumes ... ; le conte (de terreur (?)) prend racine dans un environnement concret et référentiel qui évite sciemment le merveilleux et la fantasmagorie.

Pareillement, rois et reines, emblématiques des récits légendaires (et du conte de Grimm) sont ici remplacés par un seigneur (et sa dame) beaucoup moins abstraits.

Et à ce réalisme, à la sévérité et à la laideur du décorum, correspond tout à fait l' (in)humanité, la violence et la laideur des sentiments et des caractères foncièrement mauvais :
Jalousie, rivalités, haine et rejet constituent effectivement l'ordinaire de rapports qui ne débouchent guère que sur le mensonge, la tromperie, la manipulation et les manigances (quand ce n'est pas sur le meurtre et la perversion !)

Ainsi trouve-t-on pèle-mèle au menu magie noire, torture, tentative de viol, agressions, cannibalisme, rapports incestueux, zombies et sorcières ...

La maternité, noeud de l'intrigue, n'est même pas épargnée !
Le prologue situe le père et la mère de l'héroïne traversant les bois en carrosse. La femme est enceinte. C'est l'hiver, un hiver rude qui rend les loups affamés et agressifs. Un arbre renversé en travers du chemin, les chevaux qui paniquent, et voici l'attelage qui pique du nez dans le fossé ! La roue cède ; l'habitacle se renverse. Tandis que le cocher lutte en vain contre les loups, enhardis par cette aubaine, Frédéric tire son épouse des débris du carrosse. Elle est mortellement blessée.






Sur ses instances (il faut sauver l'enfant !), le père prend son grand couteau pour pratiquer une césarienne à la sauvage sur le cadavre encore chaud de sa femme.
Le sang se répand, coulant sur la neige, et le titre générique vient s'inscrire dans la flaque qui empourpre l'écran.
Nous voilà tout de suite dans l'ambiance !














Un peu plus loin, Claudia (la "méchante", Sigourney Weaver) sera victime d'une fausse couche.
Là encore, chemises de toile mouillées de sueur, chiffons sanguinolents, foetus ramassé puis jeté comme une ordure et mine cireuse et défaite de la femme, exprimeront toute l'horreur crue et l'échec d'un accouchement tragique.



A la stérilité de Claudia viendra faire écho celle des relations.
Liliana tentera en vain une trop tardive réconciliation ; sa belle-mère ne l'envisagera plus que morte ; morte comme son enfant. La fin, l'impossibilité de la conception, entrainera la mort et la ruine de l'entourage et de l'environnement ; le chateau de Frédéric se fera désert, ténébreux et ensorcelé ; la Nature, elle-même, semblera éteinte et perpétuellement figée dans ses saisons et ses climats les plus rudes ...
Horreur et drame de la maternité, donc. Ici plus que jamais, on nait dans le sang ; et ce sang, symbole de la vie, se fait tout au contraire la marque de la mort !

La maternité "de substitution" imposée au départ à Claudia qui épouse un homme déjà père, se heurte immédiatement aux écueils de sa jalousie et de sa possessivité mais également au rejet direct et viscéral de l'enfant. Entre la fillette et sa belle-mère s'élève tout de suite un mur de froideur et de ressentiment. Les rapports mère/fille se réduisent pour toujours à une rivalité, à une haine farouche et sans appel !



Et, tandis que Lili ne cessera de célèbrer une mère d'autant plus idéalisée qu'elle est morte (et qu'elle ne l'a jamais connue !), conservant son portrait dans son médaillon et exhumant ses robes de bal, Claudia, fille de sorcière initiée à la magie la plus démoniaque, révèlera ses noirs penchants et mettra tout en oeuvre pour rescussiter son nourrisson.



Dans ce film, la magie n'a jamais rien de merveilleux. Bien au contraire !
Elle se fait le prolongement extrême des pulsions destructrices d'une psychopathe.


Tout débute très gentiment : l'étrange frère de Claudia (qu'elle ne répugne d'ailleurs pas à séduire et à embrasser comme un amant !), expert en prestidigitation, fait apparaitre un petit chiot, des colombes et des roses. Abracadabra !



Mais, ça se corse très vite : l'armoire sculptée et inquiétante, au look de nonne spectrale, ouvre ses grands bras sur le miroir magique où la conscience (la part mauvaise et diabolique) de Claudia énonce froidement ses verdicts ;


Une corneille ensorcelée croasse méchament dans sa grande cage et les tours et les numéros prennent un aspect beaucoup plus effrayant ! Des plaies s'ouvrent dans le creux des paumes, saignant des araignées ; des souffles démoniaques détruisent les galeries d'une mine dans le but d'ensevelir ses occupants ou déchainent des tempêtes qui déracinent les arbres les abattant sur les imprudents ... Une bouchée de pomme empoisonnée et Liliana se retrouve figée, inerte mais cependant consciente, dans un illusoire et terrifiant sommeil de mort qui la destine à finir enterrée vive pour l'éternité ! Des incantations, des fumigations et la semence et le sang d'un père, ramènent à la vie un zombie prématuré ..


Et c'est même tout le chateau qui, par les envoutements et les empoisonnements de la sorcière, nous interprète un remake gothique de la nuit des morts-vivants ; possédés et monstrueux, les domestiques deviennent des marionnettes meurtrières !


La sorcière est une sirène.
Dans la grande salle, ses chants envoutent l'auditoire.


Mais elle peut changer de visage, se métamorphoser et prendre l'apparence d'une vieille mendiante repoussante !



Seul passage véritablement fidèle au conte des frères Grimm, la séquence (attendue) de la pomme et le faciès et le maquillage impressionnant de Sigourney Weaver retranscrivent habilement le morceau de bravoure.


Autre motif "obligatoire" : le miroir maléfique, symbole de la vanité et de la suffisance de la méchante, se démarque ici quelque peu de sa source originelle.



Rejoignant les thèmes du double maléfique et de la schizophrénie, il s'impose plutôt comme une part, une excroissance, autonome mais intégrante, du personnage.
Dans le conte, le miroir n'était qu'un objet magique, un symbole. Dans cette adaptation, le reflet de Claudia se fait l'expression de son "moi" profond, de ses désirs et de son subconscient.
Nul besoin de formule ni de question ; exhibant les pensées que l'on garde ou ignore, le miroir énonce les vérités et les solutions, parfois flatteur, toujours influent, tel un versant noir, caché et irrationnel de soi, une force occulte, mauvaise et toute-puissante !



D'ailleurs, quand Liliana sera contrainte, au final, à éliminer son enemie, elle aura la bonne idée de poignarder ce reflet plutôt que Claudia elle-même ; le résultat ne se fera pas attendre !




Consciemment ou pas, le film conjugue, en fait, tout du long le motif du reflet.
Ce miroir, funeste reflet (et exhausseur) de la pensée et des désirs, est préfiguré dès l'arrivée de Claudia par un autre miroir, ordinaire celui-ci : entrant dans le chateau et longeant le couloir, l'orgueilleuse se mire. L'image déformée, renvoyée par la glace, indique déjà toute la laideur et la monstruosité du personnage.



De la même manière, les miroirs inombrables disposés, à la fin, dans sa chambre, se font pour elle la seule façon de trouver des spectateurs (ses reflets) à la mesure de son triomphe (son fils est revenu à la vie et elle compte se débarrasser une fois pour toutes de Liliana).



Et, comme les portraits (de Claudia, de la mère) et les statues, inscrivent encore un peu plus l'idée de l'image et de la représentation, le reflet continue dans la filiation (Lili porte le même prénom que sa mère et lui ressemble beaucoup),


les "doublons" (Liliana a deux mères et deux prétendants (Peter et Will)), les échos (aux statues reversées par Claudia correspond la chute des arbres dans la forêt ; au moineau, prisonnier d'un sablier, répondent Lili et ses compagnons pris dans l'éboulement de la mine ;



la grande mante sombre de Claudia rappelle la figure sculptée du miroir ...) et dans les idées de la mise en scène (Alors que l'héroïne git, inanimée, après avoir croqué la pomme, la sorcière vient se reflèter dans son regard fixe et médusé (la séquence a débuté sur les reflets conjoints des deux femmes dans le ruisseau où Liliana faisait sa toilette) ; décidée à se venger du mensonge de son frère, Claudia le poursuit de ses sortilèges (juste avant d'être contraint au suicide, Gustave voit son exécutrice se reflèter dans la lame du couteau dont il se poignardera !) ...)



Semblablement, la répétition des métaphores et des images se fera une nouvelle conjugaison du reflet (Les oiseaux (toujours symboles de mort (le corbeau maléfique de Claudia ; l'oisillon enseveli ; tous ces moineaux paraissant sortir du corps inerte de Liliana comme s'envole le souffle de la vie ...) ; Le sommeil et l'immobilisation (sommeil de mort de Lili ; sommeil agité et plein de cauchemards de Will ; immobilisation de Frédéric ; envoutement des habitants du chateau ...) ;



La chute (chute de l'héroïne dans sa fuite dans les bois ; chute des mineurs ; chute des statues et des arbres ; chute de cheval de Frédéric ; défenestration de Peter ...) ; la nourriture (toujours dangereuse (abats cuisinés (censés être les restes de Lili) ; pomme empoisonnée ; quignon de pain "volé" ; soupe droguée ...) etc ....)




Et des nains, il ne demeure qu'un seul, rejeton indésirable d'une société cruelle qui marginalise tous ceux qui affectent une différence, une disgrâce ou qui refusent le "droit chemin". Dans sa fuite dans la forêt, l'héroïne échoue en fin de compte dans les ruines d'une église occupées par des fuyards : brigands ou prisonniers en cavale, victimes et brutes tout à la fois, ces hommes frustres et grossiers se montrent tout d'abord menaçants et agressifs.



La pimpante maisonnette au fond des bois laisse ici la place au revers sordide d'une société injuste et à une sorte de "cour des miracles".
Liliana échappe de justesse au viol, à la torture et à une position d'otage ...



Mais, au jeune premier falot à la blondeur vaniteuse qui lui semblait promis, la princesse préfèrera Will, le rude et ténébreux garçon de la forêt, celui qui a échappé, comme les autres, aux forces de l'ordre. Will a vu sa famille périr sous ses yeux et il a, lui même, été torturé par l'Inquisition.


La Religion finalement extremiste de ces époques est fréquemment évoquée :

Frédéric recommande à sa fillette de bien lire ses évangiles (ce à quoi celle-ci rétorque, l'air de rien, que cela ne lui ramènera pas sa mère) ; les couloirs austères du chateau sont plantés d'une galerie de statues religieuses ; les rites du mariage sont baragouinés en latin et détaillés d'une façon inhabituelle ; c'est dans les vestiges d'une chapelle que Lili se cache dans la forêt ; lors de sa transformation, Claudia suit les volontés du miroir qui exprime des références très bibliques ("D'abord, il faut ressembler au serpent ; ensuite, il faut le fruit du serpent" dit-il solennellement) ; et la pomme rouge (déjà citée au début du film) renvoie sans cesse au fruit de la connaissance ; Claudia qui a drogué son mari, le traine jusqu'à la chapelle du chateau où elle le hisse et l'attache sur l'envers d'un grand crucifix ...
Et, dans la même veine, les rituels et les sortilèges de la magicienne célèbrent constamment une religion païenne et diabolique.


Aux déguisements du conte, et aux côtés grandiloquents (mais savoureux et mémorables) de "l'épouvante" à la Disney, la scène de la métamorphose de la marâtre joue ici davantage sur la suggestion : Etendue sur son lit et couverte de voilages sombres, Claudia, dirigée par les échos et le reflet sentencieux du miroir, prend la forme d'une grande chrysalide noirâtre avant de laisser glisser une main crochue et la pomme fatale.



Le motif du cocon (justement et logiquement lié à la transformation) s'affirme, par ailleurs, récurent.
Lorsque Claudia fait son arrivée chez les Hoffmann, Lili feint de l'ignorer mais brandit une chenille en cherchant à détourner l'attention de son père (symbole du changement qui survient dans son existence (l'arrivée d'une nouvelle mère qu'elle ne désire pas !) et annonce de sa transformation à venir en femme (et en rivale de Claudia !)). Un peu plus loin, les cocons sur une toile d'araignée inspireront à la sorcière un vilain tour (son frère aimé s'est transformé en traitre : elle fait sortir des ariagnées du creux de sa main). Le cercueil dans lequel Lili est déposée a la forme et l'aspect d'une grosse chrysalide (elle ne peut donc que s'en extraire, comme un papillon !) ...



Et l'insistance des poisons, déjà présente dans le conte célèbre (poison de la jalousie, peigne puis pomme empoisonnés ...) se décline ici avec la même régularité et la même symbolique (le poison de la haine, celui que Claudia verse subrepticement dans la marmite de soupe, le poison de la pomme, celui des paroles venimeuses du miroir comme celui des serpents ...)

La Jalousie et la rivalité s'avèrant peut-être le plus pernicieux !
Le conte de Blanche-Neige parlait, après tout, essentiellement de cela : la rivalité mère/fille, la peur universelle de la vieillesse et de la mort, cette peur d'être supplantée, surpassée, évincée par la Jeunesse ; par-delà la beauté, c'était tous les thèmes de la féminité, de la maternité et du pouvoir qui étaient schématisés (et menacés) par l'inquiétude de la méchante reine.

Et le réalisateur a tout à fait explicité cette problématique.



Quel recours pour Claudia, menacée par la vivante incarnation d'un fantôme (celui de l'ex-femme de Frédéric sans cesse rappelée et idéalisée par Liliana), puis dépossédée de ses prétentions maternelles (à jamais stérile et dans l'impossibilité de donner un héritier mâle à son époux !) et, de plus, narguée par l'éblouissante fraicheur de sa belle-fille !?


Labourer d'un éclat de verre la joue tendre de cette petite oie, s'avère une bien piètre consolation !




De leur côté, les hommes, plus lâches et plus conventionnels, n'exhaltent pas leurs rivalités.
Will, méfiant mais pas vraiment défaitiste, laisse Peter embarquer la belle sur son cheval blanc ... pour mieux la reveiller et la sauver ensuite !


Les excès, parait-il, ne mènent à rien de bon !
Prisonnière de ses idées fixes et de l'esprit vindicatif et sournois de son miroir, Claudia sombre totalement dans la folie. Enfermée dans un reflet dissimulé derrière les battants d'une horrible armoire, sa conscience (ou son inconscience) la mènera à sa perte !
Les cages, les pièges et les traquenards qu'elle fomentera, cette corneille derrière ses barreaux, cet oisillon prisonnier d'un gros sablier, ce chateau mort où elle s'éteindra à son tour ..., autant de témoignages involontaires de sa propre méprise.



Ses ricanements hystériques, ses subterfuges et ses délires morbides n'auront servi à rien !
La victime, finalement, c'était elle ; et le piège lui était destiné !
Le piège de ce mariage vite ordinaire, celui de cette condition au-delà de tout ce à quoi elle aurait pu prétendre ; le piège de sa vanité. Le piège de cette belle-fille, née pour la rendre chèvre et pour la ridiculiser ; le piège de sa féminité à jamais remise en question ... jusqu'à la mort !




Blanche-Neige : vous vous rappelez le refrain ? Cette enfant blanche, rouge et noire ... ?

Blanche comme la neige qui enlumine ici l'introduction et la conclusion de l'histoire.
Blanche comme une robe de bal ou comme la statue d'un ange sur une pierre tombale.
Blanc comme tout ce qui rappelle un passé idéalisé, une mère qu'on n'a pu connaitre, les temps heureux et insouciants ...
Mais, lorsque Liliana fait un cauchemard, un rêve dans lequel le portrait de sa mère saigne et où son père la rejette, tout est blanc également ...

Rouge comme le sang.
Ce sang qui vient emplir l'écran du générique mais qui n'ira cependant pas jusqu'à se perdre dans des démonstrations trop gores ; le ton se veut plus fantastique qu'horrifique !
On frôle pourtant le Grand-Guignol lorsque Claudia, persuadée qu'elle détient les macabres vestiges de sa rivale, se passe sur la gorge et le visage son coeur fraichement arraché (en fait, celui d'un cochon !) et quand elle danse comme une possédée jusqu'à l'étouffement ! Le reste des viscères a été cuisiné sur ses instructions et la monstresse se délecte en savourant le plat (qu'elle aimerait plus que tout partager avec Frédéric : Que le père dévore sa fille, quel triomphe !)




Noire comme l'ébène des fenêtres.
Noire comme la chevelure de l'héroïne.
Noire comme cette gangue maléfique au sein de laquelle Claudia revêt toute la laideur de son âme.
Noir comme toute cette histoire et pratiquement tous ses protagonistes.

Claudia assassine son frère, viole son mari, glisse et apparait partout comme la Mort, encapuchonnée et menaçante, provoquant catastrophes et horreurs ; elle embrasse fébrilement le cadavre avarié de son enfant pour finalement bercer ce monstrueux foetus ramené à la vie.




Les "nains" (pas nains) montrent leurs fesses, malmènent la princesse et arborent de vilaines cicatrices...
Il pleut, il vente, il tonne sans cesse !
Désespérément sombre, tout ça !






Trop sombre !
L'idée ne s'avérait pas si mauvaise ; et puis le ton souvent morbide et violent des contes de Grimm était, par moment, presque retrouvé ... ; malgré tout, l'entreprise pêche ; surtout par ses excès !
Trop de sérieux, trop de laideur, trop de partis-pris, trop de raideur, trop de répétitions dans l'atmosphère et les couleurs, trop de réalisme au détriment du merveilleux, trop de sécheresse et d'antipathie, trop de ridicule et de schématisme .... !
Sam Neill, absolument pas exploité, hérite d'un rôle ingrat et inconsistant.
Le héro est bien mignon et gentiment torturé mais finalement sans beaucoup plus de relief !
Blanche-Neige (ou Liliana (quelle idée !)) manque de charisme et de grâce ! (Et ne parlons pas de la gamine horripilante qui a été choisie pour l'incarner enfant !)
Pourtant, moins cruche et nettement moins passive et insignifiante que le personnage originel, l'héroïne ne passionne guère et ne réussit pas à se rendre attachante.

Finalement, la seule à tirer vraiment son épingle du jeu, c'est Sigourney Weaver !
Belle et laide, majestueuse et chevaline, grimaçante et caricaturale à l'excès, on sent que le film n'a été réalisé que pour elle.
Bien entendu, ici, pas de demi-mesure ; et on nage même en plein délire lorsqu'elle malmène le pauvre Sam Neill, le soumettant à une copulation tout bonnement effrayante, le trainant dans les couloirs comme un gros sac de patates puis le hissant sur un crucifix entourée de zombies hagards et balbutiants ...

"Blanche-Neige : un conte de terreur" promettait un peu trop légèrement le titre.
Terreur, certainement pas ! Et vraiment pas terrible !
Mais, Sigourney, rien que pour toi ... ?
L'éclat nimbé et le masque impénétrable et magnifié de ton reflet dans le miroir magique ; ton grand dentier jaune et tes crochets arthritiques de sorcière ...

Why not ?